Riggisberg

 

Fondation Abegg

 

Werner Abegg, commerçant et filateur zurichois, flânait souvent dans cette région bernoise de Riggisberg exempte de pollution, lors de ses fréquents voyages entre Turin et sa ville natale. La fructueuse carrière qu'il poursuivit ensuite aux Etats-Unis ne lui fit pas oublier le hâvre de calme et de beauté représenté par ce village édifié sur le flanc sud du Langenberg, qui abrite maintenant la fondation qui porte son nom, entièrement dédiée à l'art textile, ce parent pauvre de l'histoire de l'art.

Le collectionneur avisé, doublé d'un esprit éclairé, ne pouvait se contenter d'un banal mausolée abritant les pièces réunies lors d'une vie de recherches. En l'absence d'atelier de restauration de haute qualité, il créa, en 1967, un institut d'histoire de l'art aux buts multiples, garant de la conservation de ses collections de textiles et d'objets d'art ancien et également en mesure d'assurer la formation de spécialistes dans une école de restauration.

Cette entreprise privée, dotée de moyens importants, qui la rendent totalement indépendante et de structures souples, abrite aujourd'hui l'atelier de restauration considéré par tous les spécialistes comme unique au monde. Les élèves, boursiers de la Fondation, sont tous choisis parmi des candidats de valeur, sans distinction de nationalité, souvent recommandés par des musées importants; ils suivent une formation spécifique de trois ans. La renommée de la fondation leur permet de travailler sur des étoffes extraordinaires dont les origines remontent au Ve siècle.


Tissu de soie. Damas de Lyon, 1961 d'après un document de l'époque Directoire, vers 1800. Etoffe commandée pour la tenture murale du grand salon de la Maison Blanche à Washington.

Généralement confiés par des musées ou des communautés religieuses du monde entier, les textiles sont souvent restaurés gratuitement, telles ces rarissimes étoffes vénitiennes du XIIIe envoyées par un couvent d'Assise, dont le maigre budget ne permettait pas d'envisager la moindre restauration. Leur passage à néanmoins donné lieu à une exposition qui nous a permis de les découvrir.

M. Abegg désirait créer un musée dont les expositions représenteraient un but en soi. Quinze mille visiteurs découvrent ainsi chaque année, de mai à octobre, une exposition très spécialisée, axée sur une époque particulière de l'histoire de l'art. Après les Chinoiseries de l'an passé et avant les Fleurs Naturelles de l'année prochaine, nous redécouvrons actuellement les Grotesques.

Selon le directeur, Alain Gruber, historien de l'art, les fonds propres sont d'une telle importance qu'ils autorisent une exposition annuelle durant cinquante ans, bien sûr à chaque fois sur un sujet différent. Il n'en continue pas moins d'acquérir des pièces provenant d'Europe ou du bassin méditerranéen, tant qu'elles sont antérieures à la période de l'industrialisation.

Grotesque est une définition devenue péjorative et son rapport avec un art ornemental, qui eut une influence majeure sur tous les arts, dès la Renaissance, est rarement perçu. Redécouverts vers 1500, les vestiges de la Maison Dorée (domus Aurea) de Néron, cette villa d'un luxe inouï, dont la construction vers 65 après l'incendie de Rome fit l'objet de beaucoup de jalousies, étaient sous tant de gravats que les fouilles s'assimilaient à l'exploration de grottes (it. grotta).

Selon Alain Gruber: «L'art des grotesques consiste dans l'organisation savante de motifs figuratifs infiniment variés empruntés aux mondes humain, animal, végétal, ornemental ou architectural, toujours reliés entre eux, sans aucune contrainte ni d'échelle ni de logique. Ce système permet d'aboutir ainsi aux combinaisons décoratives les plus bizarres et à des ensembles que notre siècle qualifierait de surréaliste. En outre, les grotesques ne se départissent jamais d'un souci constant de symétrie et se signalent par un équilibre toujours stable où les vides l'emportent sur les pleins. (...) Le point de départ de l'art des grotesques en sa qualité de genre indépendant est marqué par l'extraordinaire cycle amorcé par Raphaël au Vatican. Le génie de Raphaël fut de conférer à l'art des grotesques une dimension toute nouvelle, qui dépassait largement une simple copie de l'antique aussi bien qu'un simple système de décoration de remplissage. »

Les grotesques essaimèrent ensuite rapidement dans toute l'Europe, lors des voyages des artistes italiens, et bénéficièrent du nouveau moyen de propagation que représentait l'estampe. Appliqué dès lors à la totalité des arts décoratifs, ce style connut un regain d'attention lors des découvertes de Pompéi et d'Herculanum avant d'être délaissé vers la fin du XIXe.

Actuellement, ces motifs sont encore reproduits pour les grands de ce monde. Ainsi cette étoffe commandée pour la tenture murale du grand salon de la Maison Blanche à Washington retissée par une maison lyonnaise en 1961 d'après un document de l'époque Directoire, vers 1800. Entre deux bandes de bordures, aux extrémités du lé, se développe un motif à grotesques au centre duquel se trouve un vase à fleurs s'inscrivant dans un encadrement en forme de losange. Celui-ci est bordé de papillons, de festons et de berceaux de fleurs. Des putti sortent de gaines de feuillage; des oiseaux, des médaillons et des rinceaux relient les éléments jusqu'à deux tableautins ornés de coqs et de pigeons. Les vêtements religieux, telle cette somptueuse chasuble brodée en Italie au début du XVIe, témoignent également du haut degré de technicité possédé dès 1500.


Tenture murale aux chevaux ailés. Tapisserie de laine. Egypte VIIe-XIXe siècles.


Parallèlement à cette exposition du grotesque, le visiteur à également l'occasion de remonter le cours de l'histoire de l'art par la découverte de textiles, mais aussi d'objets appartenant aux premières civilisations méditerranéennes, certains ouvrages de terre cuite particulièrement rares datent du VIe millénaire.
Beaucoup de tissus proviennent de tombes et étaient souvent en piteux état. Le savoir-faire des restaurateurs leur a rendu, après des travaux difficiles dont les étapes sont largement illustrées, toute leur tenue.
L'extrême spécialisation de cette collection permet d'éviter l'habituel écueil des expositions trop diversifiées, tout en satisfaisant le spécialiste, elle permet, par une inhabituelle clarté de conception, de suivre toute la progression de l'art textile.
M. Abegg la désirait but de visite; alliée au charme de Riggisberg, c'est devenu un but de séjour.

Jacques Magnol. L'Impact.

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