Le retour des affiches

 

Art Nouveau - Art Déco en hausse

 

C'est le résultat d'une campagne promotionnelle bien organisée, nous entendons beaucoup de bruit depuis le début de l'année autour des ventes d'affiches. Des magazines spécialisés ont même annoncé leur succès avant qu'elles aient eu lieu ! L'examen des résultats démontre au contraire une certaine stagnation, qui représente une baisse en francs constants.
A titre d'exemple, l'affiche de Cassandre pour Triplex (1931) fut vendue frs 9400.- en 1980 à Drouot puis frs 5000.- en 1982 et frs 12 200.- en avril dernier par Christie's à Londres.

Théophile-Alexandre Steinlen : "Sur la terre ennemie les prisonniers meurent de faim"

La poursuite de la demande américaine pour l'Art Nouveau et l'Art Déco semble inciter les collectionneurs à conserver leurs pièces de qualité. Des exceptions, comme la «Dubo-Dubon-Dubonnet» de Cassandre, adjugée près de 50 000.- en mars 1985, à Drouot, sont particulièrement rares.

Des fresques publicitaires, qui ornaient les murs des commerçants de Pompeï, sans oublier les parchemins du XVe siècle constitués de peaux de moutons cousues à la découverte de la lithographie par Senefelder en 1793, la technique n'a cessé d'évoluer. La mise au point de la chromolithographie vers 1880 par Engelmann, qui utilisait déjà des plaques de zinc, marqua le véritable démarrage de l'affiche en couleurs.

Ce nouveau mode d'expression enthousiasma rapidement de nombreux artistes. Jules Chéret (1836-1932), considéré par M. Alain Weil, fondateur du Musée de l'Affiche à Paris et auteur de l'ouvrage, «L'Affiche dans le Monde», comme le père de l'affiche artistique en couleurs et le plus prolifique artiste de sa génération, en exécuta plus de mille: «en maîtrisant totalement la couleur il arrivait, avec les quatre couleurs debase, donc quatre pierres ou plaques, grâce à de savantes superpositions et crachis, à obtenir toutes les nuances et dégradés. » Nous sommes loin de la majorité des artistes et ateliers actuels qui, pour obtenir de maigres résultats, utilisent de quinze à vingt couleurs.

Chez les Nabis, citons l'influence de Manet, Bonnard, Vuillard et Vallotton. Il semble que ce soit Bonnard qui ait fait découvrir l'art publicitaire à Toulouse Lautrec. Ce dernier réalisa plus de quatre cents planches mais laissa seulement trente et une affiches. Assidu du Moulin Rouge, il s'attaqua avec génie à tout l'univers du music-hall.
Toutes ces affiches sont actuellement les plus recherchées mais elles le furent également dès 1886, époque où l'« affichomanie» se propagea dans toute l'Europe, puis aux Etats-Unis, avant de s'éteindre, comme toutes les modes, vers 1900.

Tsugouharu Léonard Foujita : "Normandie", affiche réalisée pour la SNCF en 1958.

La fin de la première guerre mondiale, les années folles voient s'imposer une nouvelle génération d'artistes dont beaucoup vont travailler pour le music-hall. De bons vivants, tels Adolphe Villette, Jules Alexandre Grün, laisseront d'immortels souvenirs des nuits parisiennes; Gustave Jossot, anticlérical virulent, ridiculise les possédants tandis que le socialiste Steinlen, familier du Chat Noir et du Mirliton exprime les tensions entre les riches et les pauvres ainsi que les malheurs de la guerre.

Avec les caricaturistes Barrère, Sem, De Bosques, arriva Cappiello à qui l'on attribuera la paternité de l'affiche contemporaine. Cappiello posera les deux principes qui constitueront le crédo des affichistes modernes: l'affiche doit être parfaitement lisible, elle doit immédiatement évoquer la marque et le produit. «Pour être efficace elle doit aussi être immédiatement associée par le passant à une marque: il faut donc inventer un personnage, un animal, grotesque ou autre, qui, par sa répétition, sera indissociablement lié au produit ».
Ainsi naquirent les diables de «l'Anis Infernal» (1909), le zèbre de «Cinzano », le peintre de «Valentine» etc. Un crédo qui n'a pas changé aujourd'hui.

Le mouvement s'est ensuite perpétré sous toutes les époques, selon les modes, avec la collaboration de la majeure partie des artistes de renom: Diaghilev fit travailler Bakst, Cocteau et Picasso, Mistinguett resta fidèle à Charles Geismar, Joséphine Baker à Paul Colin, Sarah Bernhardt à Alphonse Mucha qui, en créant une femme sensuelle aux cheveux longs, représenta l'archétype de l'Art Nouveau. Rares sont les peintres qui dédaignent l'affiche et nombre d'entre eux, tels Utrillo, Valadon, Foujita, P.-E. Pissaro, laissèrent des oeuvres importantes.

Si Steinlen, aux prises avec la censure, dut recouvrir les seins d'un des personnages de sa célèbre affiche pour la « traite des blanches», en 1896, près d'un siècle plus tard, le célèbre Aslan eut les mêmes déboires avec les autorités genevoises !

Théophile-Alexandre Steinlen : La "Traite des blanches", 188 x 125 cm, 1899.

Bien entendu, les affiches des grands maîtres atteignent les meilleurs prix; elles doivent cependant être en parfait état. Les ventes spécialisées eurent leurs premiers succès vers 1970, pour atteindre leur apogée en 1980. Depuis, les prix ont quelque peu baissé en raison du phénomène spéculatif qui a bloqué la sortie des pièces importantes. C'est certainement, vu le peu de concurrence, le moment d'acheter les oeuvres des maîtres principaux d'avant 1935, dont Jean Carlu, Cassandre, Cappiello, Paul Colin, Charles Loupot, en restant attentif au fait que de nombreux faux sont également en circulation. Les retirages actuels de ces affiches n'ont aucune valeur marchande.

Les affiches de Toulouse Lautrec, qui se vendaient moins de 1500.- frs en 1970, varient maintenant, à cause de la demande américaine, entre 7000.- frs et 20.000.- mais le plafond semble atteint et seules les pièces très rares méritent d'être conservées.

L'Art Nouveau (dont Mucha entre 6000.- et 12.000.-) et l'Art Déco (tête de liste : Cassandre 5000.- à 10.000.- qui vient d'atteindre de bons prix chez Christie's Londres) devraient être conservées pour profiter d'une hausse due à un intérêt croissant.

Les maîtres moins connus ne doivent cependant pas être délaissés. Sachant que les affiches des Années Folles sont plus rares que celles de la Belle Epoque qui furent collectionnées, donc conservées, il est préférable de se tourner vers des pièces de noms moins illustres mais plus recherchés.
Avec Orsi, Van Caulaert, Le Monnier, Mercier, Maurus, O'Galop, Vavasseur, Pal, Buisset, etc. dont les affiches se négocient actuellement entre 1000.- et 2500.- frs, les espoirs de plus-value sont permis. Les ventes aux enchères représentent actuellement dans ce domaine les meilleures sources ou débouchés pour l'acheteur ou le vendeur; de sérieuses connaissances sont cependant nécessaires pour éviter tout déboire.

Jacques Magnol. L'Impact - juillet-août 1985

 

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