Collections Baur

 

Le goût du connaisseur s'affine avec le temps

 

Deux fondations dévouées à l'art extrême-oriental se rencontrent et nous racontent des histoires de collection: Les salons de l'industriel suisse Alfred Baur accueillent, le temps d'une exposition, les pièces d'Edward Chow, marchand d'art chinois également établi à Genève jusqu'à sa mort en 1980.
Nos lecteurs connaissent le parcours de M. Baur, dont la Fondation met régulièrement l'accent sur certains thèmes particuliers, ils souviendront que son intérêt s'étendait à tout l'Extrême-Orient où ses affaires l'avaient conduit à séjourner longuement. Edward Chow, qui ne s'intéressait qu'à l'art chinois proprement dit, entra en art et affaires à l'âge de treize ans comme apprenti chez un marchand d'art de Shanghai; passion et métier grandirent donc de concert lors d'une carrière qui s'étendit sur près de soixante années.
A l'inverse d'une exposition de musée à ambition didactique, les pièces d'Edward Chow, dont l'ensemble ne fut pas dispersé après sa mort, reflètent le caractère, la personnalité d'un collectionneur aux choix subjectifs dans le temps, les matériaux et les styles d'expression: «Il collectionnait toutes les formes d'art. L'art chinois était pour lui aussi riche que la civilisation elle-même, aussi pourquoi aurait-il limité sa collection à la porcelaine, aux jades ou à la peinture?

Corne de rhinocéros. En forme de tronc d'arbre évidé dans lequel est assis l'explorateur Zhang Qian, des Han antérieurs, avec sa cuve remplie de vin. Forme très rare. sculptée dans une corne allongée. La partie pleine a été fendue et évidée pour former la cuve, tandis que la partie creuse a été resserrée et repoussée vers le haut pour sculpter le personnage. XVII e siècle. 9,5 x 22 cm.

Au cours de ses nombreux voyages, il faisait la synthèse des opinions qu'il avait rassemblées et s'efforçait d'établir un pont entre le goût dominant en matière d'art chinois et le sien. Les points de vue différents le convainquirent que le bon goût est une chose universellement partagée.
En conséquence, il divisa la partie «vendable» de son fonds en trois sections: le goût anglo-saxon, le goût français et le goût japonais. Ce qui entrait dans le goût chinois était strictement réservé à lui-même et en aucun cas destiné à être vendu».
«Le goût d'un connaisseur» se porte bien entendu sur les pierres dures, si difficiles à travailler, qui fascinent les Chinois depuis le néolithique, et plus particulièrement le jade dont la peau était pour M. Chow « aussi douce et riche que la graisse de mouton»!; la céramique dont l'art est si caractéristique de la Chine: c'est dans la province du Jianxi que la « pierre à porcelaine » et le kaolin furent découverts pour la première fois et que, sous les Song, on leur fit subir avec succès une cuisson produisant une porcelaine translucide. Les plus beaux «bleu et blanc» furent fabriqués aux XIVe et XVe siècles.
La laque occupe une place prestigieuse; obtenue à partir de la résine de l'arbre à laque qui croît naturellement en Chine, elle est l'un des matériaux les plus appréciés du connaisseur chinois. Disposée en couches successives, séchée, la laque pouvait être sculptée puis polie pour obtenir un lustre semblable à celui du jade. Le travail de ces deux matériaux a d'ailleurs bien des points communs: l'un et l'autre sont difficiles à sculpter et exigent un polissage habile pour mettre pleinement en valeur la beauté de la matière.
Étonnantes, de travail plus facile mais tout autant raffiné, sont les cornes de rhinocéros sculptées dont la plus ancienne date probablement du XIIe siècle. La corne de rhinocéros, d'espèces asiatiques ou africaines, travaillée comme le bois ou le bambou, servit avant la dynastie des Qing, selon les auteurs du catalogue, à boire du vin à l'occasion peut-être de rites ou de sacrifices. Elle devint par la suite un simple objet de luxe, symbole de richesse et de puissance.
De création plus récente, première moitié du XXe siècle, les oeuvres peintes s'inscrivent dans les formats traditionnels du rouleau vertical et de l'éventail. Il faudrait aussi citer le bronze, le bois, le verre pour souligner l'éclectisme de la collection d'Edward Chow et rappeler ses origines modestes et son absence complète de formation académique pour souligner l'importance des connaissances lentement accumulées au cours du temps qui permirent d'atteindre un tel degré de raffinement.

Jacques Magnol - L'Impact - décembre 1988

 

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