Douglas Beer

 

Sans titre

 

Sans titre (1985). Bois + toile, 160 x 77 cm.

«La peinture peut se révéler intéressante pour raconter une histoire mais l'usage de la toile limite l'expression par l'arbitraire du support; les contingences imposées par la surface elle-même de la toile, son format rectangle ou carré, sont autant de limitations à la liberté et donc autant de raisons qui m'ont con¬duit à la sculpture.

Pour sortir de la bidimensionnalité de la toile, il me fallut aborder la sculpture sans toutefois abandonner la peinture, à laquelle je reste profondément attaché; j'ai imaginé plusieurs installations qui comprenaient toujours une toile, grande, très réaliste, traitant un paysage qui semblait envelopper le spectateur dans la composition. Le public, lui, n'est cependant pas toujours d'accord: l'opinion générale veut être rassurée par le classement des genres, ce ne peut être une sculpture-peinture, ce doit être l'une ou l'autre!

Ma réponse ne peut les rassurer: afin d'être en accord avec moi-même, je poursuis mes recherches sur la problématique du mouvement, les relations entre la peinture et la sculpture tout en analysant mes réactions par rapport à l'écoulement du temps, aux mutations du monde extérieur dans lequel je vis et m'exprime.

Sans titre.

C'est en persévérant dans la poursuite des chemins qui me passionnent que j'estime pouvoir aboutir; actuellement, l'attrait pour certains phénomènes de mode, comme l'avènement et la décadence du néo-impressionnisme, exerce une formidable pression sur les artistes, le résultat est malheureusement destructeur puisqu'en passant d'une mode à l'autre, non seulement le créateur abandonne sa différence, sa personnalité, il disparaît aussi de la scène à court terme. Sans calcul, préférons alors la sincérité.

Mes pièces récentes, fort éloignées de mes premières installations, sont peut¬être plus difficiles à comprendre; elles ne relèvent pas moins de la même démarche: trouver un nouveau rapport avec la sculpture pour finalement parler de peinture, éviter le piège de la toile, opposer des formes géométriques à d'autres formes plus rondes, simplifier les rapports de 'forme au maximum en me gardant bien de tomber dans le piège de l'esthétisme.
Les pointes aérodynamiques, par exemple, sont associées avec d'autres pour rendre dynamique ce qui apparemment semble le plus stable; l'utilisation du pavatex a naturellement un rapport avec la construction des murs, des parois; son usage semble incongru à l'état brut, mais c'est précisément l'intérêt de ce bois manufacturé.

Le pavatex est un matériau qui est le plus souvent recouvert d'une couche de peinture lorsqu'il est utilisé dans la construction. Il n'est jamais, ou rarement, donné à voir en tant que tel, ou alors dans des endroits où il n'est pas censé être immédiatement visible. C'est donc dans sa «nudité» qu'il paraît presque incongru et que je voudrais qu'il fasse référence à la peinture. La peinture par omission, par manque.

Autre référence à l'arbitraire de la toile, je n'utilise pas de socle dans mes expositions car le sol lui-même, l'environnement, est un espace de présentation; le socle, lui, s'assimile à une scène de théâtre qui éloigne ou annule l'impression de réalité dans laquelle doit baigner l'objet. Dans le même esprit je ne donne pas de titre à mes pièces, leur construction forme un volume en lui-même, une impression s'en dégage, il n'est nul besoin de rechercher un appui par référence avec une forme animale, végétale, ou autre existante. La relation de mon travail avec l'architecture est certainement beaucoup plus évidente, peut-être une question d'époque dans la mesure ou Malévitch prétendait que l'art moderne n'est ni pictural ni imitatif, mais qu'il est avant tout architectural».

Interview de Douglas Beer, Carouge, mars 1987.

Jacques Magnol - L'Impact - mai 1987

Douglas Beer, né à Alger en 1955, travaille alternativement à New York et à Carouge. Après avoir terminé ses études en 1980 à l'Ecole Supérieure des Arts Visuels de Genève, il se fit rapidement connaître lors de plusieurs expositions en Suisse, en France et aux Etats-Unis.
Le public de Suisse romande eut l'occasion de le rencontrer à la Galerie Rivolta de Lausanne, Andata-Ritorno de Genève et dans les musées des mêmes villes.
Prix entre trois et cinq mille francs selon les pièces.

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