Les pendules mystérieuses

 

Aussi surréalistes que les montres molles

 

Le Prince Constantin Radziwill, torturé par l'idée d'offrir un cadeau de Noël à un membre détesté de sa famille commanda, chez Cartier, l'objet le plus laid du monde! Les horlogers exécutèrent alors une pendule en forme de chalet suisse, en or et diamants, avec un coucou qui sonnait l'heure. Le génie de ces horlogers ne s'est cependant pas limité à répondre aux exigences extravagantes de richissimes clients, les pendules mystérieuses représentèrent longtemps un miracle de l'horlogerie.


Pendule Portique, de deux colonnes en cristal de roche surmontées de lions bouddhiques, serties de pierre de couleur, perles et diamants, le cadran pivotant en marqueterie de nacre, corail, diamants roses et émail. Socle en cristal de roche et lapis-lazuli.

Nées de l'imagination d'un horloger, Jean-Eugène Robert-Houdin, également illusionniste, propriétaire d'un cirque où il exerçait ses talents sous le nom de Houdini, ces pendules furent perfectionnées par Maurice Couët, qui en offrit l'exclusivité à Louis Cartier. L'idée d'entretenir le suspense sur le mouvement, associée à la fascination naturelle des pierres précieuses, créa la légende des «pendules mystérieuses». Dans son livre particulièrement documenté sur Cartier, Hans Nadelhoffer dévoile le secret qui était, depuis le premier jour, censé ne pas être révélé: «le pouvoir de fascination de l'invention de Couët repose sur le principe d'une illusion d'optique habile. Les aiguilles semblent flotter dans l'espace sans liaison apparente avec le mouvement. En fait, chacune est fixée sur un disque de cristal à bord de métal dentelé conduit par un système de crémaillère caché dans l'encadrement du boîtier. La première «pendule mystérieuse» de Couët repose sur un axe à système latéral. En 1920, il imagine un autre modèle à axe central simple. Les deux modèles seront par la suite appliqués.
Le mouvement se loge dans le socle massif en jade ou en onyx, sur le dos de quelque monstre fabuleux (la pendule tortue), ou bien, comme dans le modèle «Portique», dans le fronton du toit.»


Pendule mystérieuse «Chimère». Pendule octogonale en cristal de roche, nacre, corail et perles, et aiguilles en diamants; supportée par une chimère en corail (Chine XIXe) ornée de diamants, émeraudes et émail noir. Base en laque noire, corail et nacre. 21 cm. 1930.

Si le cristal de roche est presque toujours utilisé pour les cadrans grâce à ses qualités de transparence qui ne diminuent pas l'illusion des aiguilles prises au piège, les socles dépendent des trouvailles de Cartier chez les antiquaires, tels ces chimères chinoises du 19e en agate, les poissons ou l'éléphant en jade, et le lion bouddhique qui correspondent au goût pour les «chinoiseries» des années 20. Par la suite l'influence de l'Art Déco se retrouve dans les modèles « Portique ».
Cartier protégeait autant ses pendules mystérieuses des admirateurs indiscrets que du grand public, en dehors d'une exposition quasiment privée à Biarritz, où la Reine d'Espagne put en admirer trois exemplaires. Seule l'importante exposition de 1930 en Egypte eut l'honneur d'en receler un exemplaire ce qui avait été refusé à l'exposition Art Déco de 1925 !


Pendule Portique, le cadran à douze pans en cristal, nacre, perles, diamants et émail, les aiguille à l'intérieur du cristal en diamants roses, le disque suspendu entre deux colonnes en quartz rose, émail noir et onyx, médaillon o"shou en nacre, les bases des colonnes avec lions bouddhiques, le socle en onyx et quartz rose. 42 cm. 1924.

Actuellement, les ventes aux enchères permettent de découvrir ces ouvrages, dont la réalisation demande entre trois et douze mois. Après la baisse d'intérêt pour l'Art Déco, dans les années 70, ces pendules profitent de cette redécouverte de l'«Art Déco horloger» matérialisée lors de la vente de la collection H. Robert Green en 1978, où la vente de la pendule «Portique» mit en évidence un intérêt particulièrement vif.
Des objets aussi rares méritaient naturellement une clientèle particulière, c'est ainsi que, selon M. Nadelhoffer, la Reine Mary en reçoit un modèle en 1924, et, en 1940, Coering en achète un à base d'onyx. Cinq ans plus tard, le Général de Gaulle, alors à la tête du gouvernement provisoire, offre à Staline lors de sa visite à Moscou avec Palewski un modèle à base de lapis lazuli. »
Si la clientèle actuelle est historiquement moins illustre, elle n'en est pas moins fortunée: la pendulette mystérieuse « Ecran », au socle d'agate, cristal de roche, émail et or, réalisée par Cartier en 1925, fut vendue Frs 616.000.en mai dernier à Genève.
Des trois types de pendules créés, seuls les modèles de table sont connus. Cartier a pourtant également réalisé un modèle unique de montre-pendentif mystérieuse ainsi que deux exemplaires de montres mystérieures pour la poche.

Jacques Magnol. L'Impact, octobre 1985.


Hans Nadelhoffer, août 1985.

Bibliographie : Cartier. Hans Nadelhoffer. Editions du Regard.

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