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Premiers européens, premiers abstraits
Le débat abstraction-figuration a commencé voici plus de deux mille ans dans la première «communauté européenne», celle des Celtes. Une nouvelle Europe unie s'annonce sans que le débat soit clos! L'exposition monumentale au Palazzo Grassi, à Venise, apporte la plus importante contribution jamais réalisée en honneur du peuple qui occupa la première place dans le contexte européen et méditerranéen. Une histoire qui commence par les découvertes des tombes des Princes de l'Europe centrale au Ve siècle avant J.-C. pour finir en plein Moyen Age avec les Codes miniatures irlandais, pour dévoiler, enfin, les liens entre le monde mystérieux des Celtes et les racines de la culture européenne.
La domination culturelle qui suivit naturellement les défaites militaires des «barbares» a méthodiquement occulté la culture qui unit l'Europe de l'Oural à l'Atlantique durant près d'un millénaire. L'Europe actuellement en construction a, en quelque sorte, un précédent d'unité culturelle représenté par le monde celte. Premier peuple préhistorique à sortir de l'anonymat dans les territoires de l'Europe continentale, par un singulier destin, il envahit et colonisa l'Allemagne, les îles Britanniques, la France, l'Espagne, la plaine du Pô, l'Illyrie, la Thrace et, bien-sûr, la vallée du Danube. Si l'on compare des peuples contemporains, tels que les Scythes et les Ibéres, on remarque que les cultures de ces populations n'ont pas eu, en Europe, une telle diffusion. Indépendamment de la variété des spécialisations de la culture celtique selon les aires, son raccord général est incontestable et en justifie la qualification en termes de «première Europe».
Les spécialistes situent la phase principale de l'histoire et de la civilisation des Celtes au Ve siècle avec la culture dite laténienne qui connaît une grande expansion aux IVe et IIIe siècles. Elle se caractérisera aux Ile et Ier siècles par le phénomène grandiose des oppida. La vague migratoire qui touchait la cuvette carpatique et les territoires danubiens fut suivie, en 280 avant J.-C. d'une expédition dirigée vers la Grèce balayant toute résistance, les Celtes arrivent alors jusqu'à Delphes et s'installent finalement en Asie Mineure, dans la région de plateaux qui portera désormais le nom de Galatie. C'est là, au contact direct du monde hellénistique, que se formera l'image du Gaulois sauvage et insoumis, illustrée par les monuments des souverains de Pergame. Les Celtes deviennent ainsi, après les Géants, les Amazones, et les Perses, la dernière personnification de la Barbarie qui menace le monde civilisé.
Depuis près d'un siècle et demi, fouilles et découvertes archéologiques accumulent une masse d'informations et d'objets qui permettent de rectifier l'image schématique, incomplète et déformée qui nous a été transmise par les auteurs et les artistes de l'Antiquité. Nous savons ainsi aujourd'hui que l'invasion de l'Italie ne fut pas un choc brutal et inattendu, mais qu'elle fut précédée par deux siècles de contacts foncièrement pacifiques qui contribuèrent à l'essor économique de l'Etrurie padane. La cohabitation semble la règle générale et les contacts entre les Celtes et le milieu gréco-étrusque influencèrent alors profondément la culture des peuples transalpins. Malheureusement, l'interdiction d'utiliser l'écriture pour l'enregistrement des textes sacrés nous prive d'une connaissance complète de l'univers des Celtes. Sa richesse et son originalité se reflètent toutefois dans les uvres d'art, miroirs d'une sensibilité très différente de celle du monde gréco-romain. Seul le calendrier gaulois, fruit de longs siècles d'observations astronomiques et de savants calculs, témoigne, de manière particulièrement éloquente, du très haut niveau de la science celtique.
L'art des Celtes est aujourd'hui nettement défini: il nous offre des uvres différentes de celles des autres arts de cette Antiquité qui s'est cristallisée dans l'Occident. Cet art présente une unité que se partagent les différents pays de l'Europe tempérée. Curieusement, nous pouvons reconnaître son goût de l'allusion, des formes courbes, et de l'ambiguïté, parce que nous trouvons l'équivalent dans l'art contemporain. Parmi les uvres d'art antique européen les sujets purement celtiques ne manquent pas. Ils se sont développés sous un climat qui favorisait les mystères de la forêt et de ses puissants animaux, à travers les richesses de l'agriculture et de l'élevage. Le goût des déesses collectives, des puissances bestiales, des monstres imaginaires ou des caricatures d'animaux et de la souplesse des végétaux, l'emporte sur la représentation du corps des hommes. Tous ces goûts sont propres aux Celtes, qui les ont manifestés de plus en plus pendant le demi-millénaire avant J.-C. A ces particularités, les plus anciennes du paganisme celtique, s'ajoute peu à peu la représentation humaine, pendant l'autre millénaire qui est dominé par les Romains. Il naît alors un style que l'on peut appeler celto-romain, car les sujets choisis dans l'art celtique et dans l'art romain inspiré des arts étrusque, grec et hellénistique se mélangent finement. Bianchi Bandinelli a montré que les Celtes, dont le goût pour la souplesse concorde avec l'emploi du compas propice aux formes incurvées, ont peu à peu adopté tantôt l'assouplissement, tantôt le changement quasi géométrique de toutes les formes quelles qu'elles soient, et notamment les plus simples et les plus vivantes. Décomposition des données naturelles, recomposition en éléments abstraits, allusion résultant du changement, juxtaposition de sujets différents - humain ou animal, végétal ou abstrait: ainsi peut-on trouver dans toute l'Europe tempérée, du Ve siècle avant au Ve après notre ère, le talent qu'avait toujours l'art celtique de transformer en créations originales les motifs nombreux et variés de l'Antiquité classique. Le visiteur de l'exposition vénitienne se rendra immédiatement compte que les arts «mineurs» prévalent nettement. Il y eut, certes, une architecture celtique, mais elle était essentiellement en bois, ce qui fait qu'il en reste très peu. Ce sont, par contre, les petits objets qui prévalent, surtout en métal: tout d'abord l'or qui est utilisé pour les bijoux, mais aussi pour le placage des armes; ensuite l'argent et l'électrum. L'étain et le cuivre sont moins utilisés et ont souvent une fonction complémentaire et décorative.
Le bronze est, par contre, très répandu et le fer, particulièrement utilisé pour les armes, est fondu avec une grande compétence; la fusion dans des moules et celle «à cire perdue» étaient très développées. Outre la pierre peu travaillée et les bois de qualité qui constituaient les matériaux majeurs, l'argile des céramiques, le verre, l'émail, l'ambre et le corail vinrent peu à peu et furent souvent utilisés en combinaison de plusieurs matériaux dans le même objet.
Cette tendance, que les Celtes ont en commun avec d'autres civilisations artistiques caractérisées par l'aspect décoratif et ornemental, est, sans aucun doute, l'une des manifestations du goût dominant pour les couleurs. La gravure du fer si riche en Europe moyenne est aussi le fait des Celtes, ainsi que la statuaire minuscule, abstraite et mystérieuse. Il s'agit, sans aucun doute, de l'art décoratif le plus antique, le plus grand, le plus irradiant que l'Europe ait jamais eu. C'est le premier cas historique de la grande dialectique entre réalisme et irréalisme, entre la vocation à reproduire la figure naturelle et la vocation à la réaliser pour exprimer des valeurs complexes, symboliques, souvent ambiguës, en raison de cette volonté évocatrice, certainement surréelles. Et si dans l'histoire de l'art la tendance est parfois de passer de l'organicité à l'abstraction et parfois le contraire, l'art celtique représente, incontestablement, un cas du premier phénomène. Ce qui fait qu'il se révèle être très moderne. Jacques Magnol - L'Impact - mai 1991 * * * La redécouverte des anciens Celtes L'expression figurative des Celtes est également le fruit d'une évolution tout à fait originale. Nourrie par des emprunts continus au monde méditerranéen, elle atteint son point d'équilibre au III' siècle avant J.-C., lorsque les populations celtiques se trouvent au maximum de leur extension historique. Cet art spécifiquement celtique disparaît presque sans traces sur le continent, avec la conquête romaine et l'écrasement des Celtes par les Germains et par les Daces, dans le courant du premier siècle avant J.-C. Il survit toutefois dans les îles Britanniques et trouve un prolongement remarquable dans l'art chrétien du Haut Moyen Age irlandais dont le rayonnement atteignit peut-être même, grâce à la vocation missionnaire des moines insulaires, les régions anciennement celtiques du caeur de l'Europe, restées en dehors de l'Empire romain. |
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