Art construit / Art concret

 

L'art construit réapparaît à chaque période d'incertitude

 

Après plus de soixante ans d'existence et une période récente où il fut occulté par la publicité tapageuse orchestrée pour de nouvelles tendances relevant d'un néo-expressionnisme figuratif, l'art construit occupe de nouveau une place prépondérante sur la scène artistique.

L'art construit réapparaît à chaque période d'incertitude et le regain d'intérêt actuel correspond à ce besoin de retour à une forme d'expression plus rigoureuse qui suit une période de débauche plastique provoquée par ce que certains ont qualifié de "trop de liberté en art". On ne s'étonnera donc pas de voir à nouveau la géométrie constituer le squelette de nombre de styles d'expression actuels.

Situation de l'art construit et concret

Situation

Au moment où un siècle parvient timidement à sa fin, égrenant un compte à rebours dont il se montre incapable de projeter consciemment les dix dernières années, il nous a semblé judicieux de marquer une pause sur un " courant " pictural et une philosophie, l'art constructif, qui ont exemplairement signifié une continuité en ce siècle. N'en déplaise à bon nombre de nos prédicateurs qui ne raisonnent qu'à coups de "ruptures"…
L'occasion eut été belle de marquer aussi l'inscription de la permanence constructiviste, et constructive, dans le contexte politique de ce même pays que celui qui la suscita, à l'entrée du siècle, avant de se dépêcher de l'étouffer: l'URSS.
Nous aurions pu, encore, nous attacher à décrire la " préscience" et la "justesse" des hypothèses d'un Malevitch quant il prévoyait "l'immatérialité" (la " non-objectivité ", écrivait-il) de nos représentations actuelles, largement vérifiées par les images composées et l'informatique.
Nous en sommes restés à une proximité de l'œuvre d'art, et du créateur, contemporains, comme points essentiels de sensibilisation. Ainsi qu'à certains acteurs qui ont pour responsabilité de gérer, diversement, cet héritage et cette conscience. Sont également apparus des collectionneurs dont la contribution à l'art constructif évalue et ré-active une signification particulière, picturale et extra-picturale : philosophique et sociale.
Manqueront donc les cours du Louvre sur les origines les avalanches de refrains nostalgiques et les courants d'air hystériques qui ne savent vivre le monde qu'à la manière d'un enfermement dans ce qui a eu lieu. Ce dossier se livre volontairement dépouillé du passé pour cerner une pensée du présent.

Pensée de construction du présent, de formes, de structures, d'organisations. Surtout de formes mouvantes, croissantes. De formes animées, tendues, en équilibre. Formes tendues dans des champs de force interférants. Formes conscientes d'une gravitation. Des idées-formes dessinées, construites, projetées, architecturées. Recommencées. Des formes actives.



Entretien avec Serge Lemoine
Jacques Magnol - Peut-on d'abord s'entendre sur les termes : art construit, ou constructif, Art concret , hier, mais aujourd'hui?

Serge Lemoine - le constructivisme est, surtout pour les Français, un terme générique qui ne signifie plus grand chose actuellement en regard de ce qu'il a été historiquement et réellement. Initialement, il désigne un mouvement, un certain nombre d'artistes russes et soviétiques qui ont travaillé au moment précis de la Révolution russe. Puis il s'est étendu à des artistes allemands ou d'Europe centrale, qui ont contribué aux recherches du Bauhaus.
Mondrian n'a pas fait oeuvre à partir d'un concept de révolution mais on peut en effet dire qu'il fut tout aussi révolutionnaire que Taltine ou Rodtchenko, par exemple. On parle alors d'" art constructif". Pour Mondrian, je prefère me référer à un concept d'abstraction géométrique. Car dans l'art construit il y a eu aussi des peintres très importants, tel Willi Baumeister, qui est resté presque toute sa vie peintre figuratif. Les courants russes et Mondrian sont complémentaires dans un souci de réfléchir, à partir de la peinture, sur ce que doit être l'art, quelle place il doit tenir dans la société, et s'il peut modifier à la fois l'environnement et le comportement de l'homme. Personnellement, je crois que c'est une utopie. L'art ne doit pas chercher à changer le comportement humain. Ce messianisme politique pouvait idéalement se concevoir en 1920, mais plus aujourd'hui ! De nos jours, le constructivisme continue à être ireprésenté, mais autrement que par des créateurs de la dimension de Tatîme ou de Van Doesburg. Je verrai plutôt leurs équivalents en Donald Judd ou Carl Andre.

Il y a l'exemple de Richard-Paul Lohse à qui j'ai fait la première rétrospective en France. Son art était, et est resté jusqu'à la fin, un art politique, un modèle pour changer la société. Il disait qu'il faisait des carrés, des carrés identiques qu'il assemblait que dans ses carrés, il n'y avait pas de hiérarchie mais seulement une interdépendance des formes et des couleurs. Il n'y avait pas de hasard : chaque carré, chaque couleur avaient leur place déterminée par un programme. C'était donc un modèle politique d'organisation sociale, et il parlait de tableaux démocratiques". Dans l'art construit, je fais une place particulière à l'art concret zurichois qui est apparu à la fin des années 30, et qui marque sensiblement l'histoire de l'art du XXe siècle dans les années 40-50. Je parle de Graeser, Bul, Lohse et Loewensberger principalement (Honegger est d'une génération postérieure, celle des années 60, et il a aussi été marqué par une génération d'Américains, tels Rothko et Barnett Newman, autant que par Graeser).

L'art concret suisse, et particulièrement zurichois, a été et reste encore particulièrement vivace : Glattfelder a apporté des choses intéressantes Nelly Rudin, c'est très beau même Si ce n'est pas assez original Marguerite Hersberger, c'est bien aussi : c'est plus qu'une artiste locale. Ces artistes sont d'un niveau élévé parce qu ils sont très rigoureux, mais internationalement, il faut autre chose. En France, je trouve très intéressante la démarche de François Morellet que je tiens pour un très grand artiste. C'est pour moi l'exemple contemporain d'artiste de l'art construit. Certes, il a les mêmes sources que tous ces artistes qui ont commencé dans les années 50, mais il a su ensuite faire des choses fondamentales et n'a pas arrêté de modifier son art. Fernand Léger a su faire cela, aussi, ou Schwitters : rebondir et proposer de toutes nouvelles choses. Honegger, lui, se contente de poursuivre dans une méthode élaborée il y a trente ans. Il n'innove plus. C'est quelqu'un aux prises avec son héritage dont le travail n'est qu'une suite d'évolutions depuis 1960.

Le Musée de Grenoble expose actuellement des oeuvres de Leon Polk Smith, comme Morellet, est un artiste qui à partir des origines a su opérer une révolution, un dépassement complets de ce qui a précédé, et a inventé le Hard Edge ". Avec Ellsworth Kelly, ce sont deux grands représentants de la peinture abstraite de l'art concret. Il y a eu d'autres grands artistes, tels Arnulf Rainer ou Dieter Roth, qui furent dans la lignée contructiviste, et sans concession. Mais voyez ce qu'ils sont devenus.

J.M. - Vous vous êtes attaché, au Musée de Grenoble, à poursuivre une collection de cette tendance constructive. Vous y avez attiré aussi des jeunes, parmi les nouveaux-géométriques ", dont on pourrait croire qu'ils représentent pour vous une suite historique de l'art constructif...

S.L. - Je m'intéresse en effet à cette génération actuelle des "néo-géos ". J'ai fait la première exposition dans un musée français, ici à Grenoble, de John M. Armleder également de Gerhard Merz et je prépare pour l'automne 1989 une exposition de Federle. Ces artistes m'intéressent parce qu'ils représentent leur époque mais il ne faut pas les assimiler aux mouvements anciens dont nous parlions. Pour Federle, son époque c'est effectivement :1) le besoin d'abstraction 2) le besoin d'une certaine forme de composition qui joue sur la géométrie, mais il la prend partout où il la trouve, y compris dans les arts primitifs. Federle a peut-être la même position qu'avait Honegger en 1960 : beaucoup regarder la peinture américaine, et non pas Zùrich, ou Moscou, ou le Bauhaus. Armleder aussi est très vivant, et paradoxal. Voilà quelqu'un qui innove, de façon un peu iconoclaste et frivole, mais il le fait sans componction, sans agressivité, sans air de grand-prêtre!

J.M. - En regard d'autres mouvements artistiques contemporains, d'autres modes, croyez-vous que l'art constructif aura sens dans l'histoire de l'art et dans la société future ? Il est frappant de remarquer la différence d'intérêt que lui portent différentes cultures à l'intérieur du monde occidental.

S.L. - Il est vrai que parce que c'est un art aride et difficile, peu de visiteurs se pressent pour le voir. Les pays nordiques, l'Allemagne, la Suisse alémanique y sont cependant très sensibles. En France, sauf des cas exceptionnels, il n'y a pas beaucoup de collectionneurs. Mais la France compte un grand nombre d'artistes constructifs, pour des raisons historiques et politiques, qui ont fait de Paris un foyer très vivant entre les deux guerres : Mondrian, Vantongerbo, Van Doesburg vivaient à Paris. Il y a eu aussi beaucoup d'artistes français qui ont travaillé dans cette tendance Hélion, Herbin, Gorin... et bien d'autres, mais le terrain français était moins favorable pour les collectionneurs. C'est un mystère qui m'échappe car je crois que l'art constructif répond exactement à cette forme cartésienne, très rationaliste qu'est la culture française et dont Poussin, Ingres ou David peuvent être considérés comme des équivalents. Ou, plus récemment encore, Seurat, Cézanne... Au lieu de cela, on leur préfère Chagall, Vieira de Silva... Je ne comprends pas! Ce n'est surtout pas la faute des musées qui ne font que refléter les mentalités. De la même manière, les Français ont complètement raté l'art minimal

L'art constructif est quelque chose qui a toujours existé, jusque dans l'antiquité, au Moyen-Age, ou à la Renaissance. Pour moi, Bronzino est constructif, franc, rationnel, intellectuel, précis. Cela a aussi existé dans l'architecture, dans la peinture, jusqu'à aboutir au néo-classicisme, à David, et s'est continué au XIXe siècle. Je fais confiance aujourd'hui à un artiste tel que Morellet pour illustrer et poursuivre cette tradition, et l'amener de façon exemplaire au regard des nouvelles générations.

Jacques Magnol. Canal . juin-juillet 1989

 

Accueil - Haut de page  -  Contact

© 1984 - 2005. J. Magnol