Jean-Claude Correia

 

L'art en pli

 

"L'enfant naît avec vingt-deux plis. Il s'agit de les déplier, la vie de l'homme alors est complète."


"Ecailles 3 ", 1984, kraft clair, 120 x 80 cm.

«L'intellectuel, c'est le plieur de papier. Le bûcheron, le maçon éprouveront pas le besoin de plier du ipier dans leurs moments perdus. C'est que l'intellectuel, sous produit de l'écriture qui n'a affaire au papier qu'en tant que support, peut, à partir du moment où il l'aborde en tant que matériau, le plier et pas seulement le chiffonner. Le découper et autre chose (et pas seulement le déchirer): on s'adresse là à ce qui est écrit et que l'on veut prélever ou détruire. Mais le plier c'est véritablement se confronter à sa substance et son être.
Or le pli évoque la coupure, la castration, sans la réaliser. Et l'intellectuel est bien celui qui, par l'intellect, prend ses distances par rapport au matériau en lui ménageant une certaine mobilité dans les limites d'un espace et d'un temps vécu et non dans la répétition illimitée d'une surface sans bord. Le pliage de papier est un effet secondaire du papier libéré du souci de l'écrit. Et le pli nous permet d'accéder à la forme qui nous libère du souci d'être un fonctionnaire, un bureaucrate, un gratte-papier ou un intellectuel.


"Bitume 2", kraft bitumé, vernis, collection particulière.

La feuille de papier que nous maintenons entre le pouce et l'index est l'aboutissement d'une série de décisions liées les unes aux autres et consécutives à l'établissement du point de référence. Elle n'a pas de sens, le recto ou le verso s'appliquent à l'écriture. Elle est en deux pages en même temps, deux pages numérotées différemment. Cette dissociation nous inquiète. Pour redonner un sens au matériau, feuille de papier, nous, plieurs de papier, conscients de nos limites, nous proposons de plier.
Notre vocabulaire naît avec une dualité géographique: pli vallée - pli montagne. C'est notre point de référence. Il définit le dessus, le dessous. C'est un axe, une frontière, une articulation. C'est le repère pour les plis à venir qui vont se succéder, les uns se rapportant aux autres.
Des territoires naissent, des zones d'ombre, des zones de lumière sont franchies en un temps record car chaque pli capte la lumière et drape une image nouvelle autour de lui.
La forme se constitue pli par pli comme le drame. Que ce soit les osselets autorisant l'articulation d'un membre, ou ces images de Super-héros que les enfants collent avec délectation dans des albums, nous sommes renvoyés à l'idée de la mort. Or penser la mort c'est se demander, sans délai, ce que nous faisons ici.
Voici peut-être un moyen de saisir la différence entre la réalité et le rêve.
Le rêve étant la seule chose que nous pouvons partager.
La réalité, c'est le moment du contact avec le papier, les heures et les heures ou je le plie sans autres instruments que mes doigts. C'est le bonheur de toucher avec doigté son instrument comme le font les musiciens.
Le rêve se situe dans la lumière que le pli capte, formant à la fois écran et réflecteur. Le rêve est dans l'illusion de la forme quand elle suggère des organisations proches des minéraux ou fossiles d'animaux préhistoriques, juste avant la mémoire. J'aurai aimé côtoyer Henri Michaux lorsqu'il écrivait: «L'enfant naît avec vingt-deux plis. Il s'agit de les déplier. La vie de l'homme alors est complète. Sous cette forme, il meurt. Il ne lui reste aucun pli â défaire. Mais c'est arrivé. Parallèlement à cette opération, l'homme forme un noyau. Certains voient plus le noyau que le dépli. Le Mage voit plutôt le dépli. Le dépli seul est important. Le reste n'est qu'épiphénomène .»
Un pense-bête, juste des plis de papier. Le fait que mes pliages comportent des parties organisées ou désorganisées est un repère technique qui me permet de ne pas oublier que je ne sais toujours pas dissocier la part de volonté de celle du hasard, ce qui n'a rien à voir avec le fait d'être en pleine forme.»

Jacques Magnol. L'Impact, janvier 1989

Jean-Claude Correia est né en 1945 à Casablanca et vit à Paris. Après des études d'Art dramatique à Colmar, il entre à l'Ecole nationale supérieure des arts décoratifs de Paris où il obtiendra son diplôme en 1972. Créateur du «Mouvement français des plieurs de papier», il expose régulièrement depuis 1970.

Lire : Henri Michaux, Au pays de la magie. Et les écrits de Jean-Claude Correia édités par le Centre de Congrès d'Angers.

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