Anne-Hélène Darbellay
Voyage méditatif dans la peinture
"... j'ai fait mon premier voyage.
J'ai vu des poules noires aux crêtes rouges
derrière un treillis, je marchais d'une fontaine à
l'autre, les escargots s'affairaient.
J'ai aimé aller.
Je me sens d'un autre monde, peut-être celui
des pierres.
J'ai touché la terre en une longue caresse.
J'ai beaucoup écouté les fourrés et leur vie
cachée, les cliquetis des fourchettes à midi
derrière les façades ensommeillées. J'ai retrouvé
la soupe sur le fourneau.
Soleil après soleil, j'allais vers le but fixé, le
tombeau vide et la mer immense.
J'ai vu un hérisson écrasé.
Les coucous ne se sont pas tus à son passage.
Les cloches de l'église, la nuit. Dieu frappait à
la fenêtre. (...) "
Extrait de : Le Chemin. Anne-Hélène Darbellay. 1986. Ed. Empreintes. Lausanne

Sans titre. Acryl sur toile, 160 x 130 cm. 1988.
L'art contemporain est caractérisé par un mélange indémêlable entre théorie et pratique, le plus souvent avec une nette prédominance de la première.
La théorie du bavardage montre des signes évidents d'épuisement. Il est donc naturel, selon l'immuable cycle historique, que nous considérions l'oeuvre d'art sans lui attribuer tout prix un sens déterminé, une signification purement conceptuelle ou une résonance de mysticisme mondain. Cette utilisation massive d'artifices dans les arts plastiques en particulier, a conduit, par réaction, depuis bientôt trente ans, nombre artistes à développer un style d'expression que l'histoire retiendra sous le terme de minimaliste et dont la matérialité réside dans la présence. Les variations dans cette approche empreinte de simplicité sont multiples.

Sans titre. Acryl sur toile, 160 x 130 cm. 1988.
Le travail d'Anne-Hélène Darbellay tient à l'évidence de tout, sauf de l'effet. Tout spectateur retiendra de bon droit tant l'influence d'un art ancestral que moderne, signe de son assimilation du patrimoine; en fait, pour paraphraser Kandinsky, ses oeuvres sont de son époque et enfants de ses sentiments. Abstraite, bien sûr, son écriture évite les écueils du défoulement par l'expression propre au gestuel en crise ou d'une libération commandée de l'inconscient, pour s'imposer simplement comme le résultat d'une méditation. Ses «traces» apparaissent alors sur la toile, ou le papier, exonérées du symbolisme, libres de signification, et elles séduisent!
Anne-Hélène Darbellay assimile sa peinture au résultat d'un long voyage méditatif dont le processus serait identique à celui de la marche. Mais cette marche-là, longue, n'a rien à voir avec l'autre, la promenade dans les jardins de l'esthétisme, celle-ci est progression méditative, curieuse, rythmée, vers un certain absolu, à l'image de celle qu'elle entreprît pour se rendre à Composte11e2. L'œuvre suit le même processus: chaque série de peintures est issue d'une période particulière de méditation; les buts varient, l'écriture, elle, dégagée de l'intellectualisme, se permet alors d'exprimer une forte sensualité puisée dans les faits. Elle traverse l'art pour s'intéresser à la vie, à sa poésie. Chaque toile, chaque dessin est imprégné de l'assurance qu'offre la longue méditation. Une force semble prolonger leur présence. Etrangement.
Jacques Magnol - L'Impact - mai 1989
1 Le terme fut utilisé pour la première fois en 1965 par l'historien d'art anglais R. Wollheim. - La paternité du concept est attribuée à F. Stella (expo au MOMA en 1959).
2 En 1986 A.-H. Darbellay, avec Dominique de Rivaz, se rendit à pied, de Lausanne à Compostelle, en près de deux mois et demi. Le texte ci-contre fut écrit par A.-H. D. à l'issue de ce voyage.
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