Michael Esbin

 

Michael Esbin et l'intuition de l'ordre cosmique

 

Les sculptures de Michael Esbin traitent du phénomène de l'écoulement du temps, de l'ordre cosmique, de la nature profonde de la matière. Depuis les années 80 ses structures ne représentent pas de forme directement identifiable. L'approche semble apparentée au constructivisme ou à l'art géométrique, en fait les formes retrouvées sont celles qui constituent la structure des éléments minéraux, l'ordonnancement de la matière. Cet exercice de perception pure, extériorisé avec une économie de moyens dont l'artifice est exclu et la simplicité des formes géométriques, facilite l'appréhension mentale d'autres espaces.
L'œuvre crée un espace virtuel, elle matérialise notre propre situation dans la matière et dans le temps. C'est un médium ou une introduction à la perception, le fruit d'une recherche sur la perception du temps et de l'ordre cosmique. L'élément essentiel réside dans l'association entre l'écoulement du temps et la mémoire géologique.
Jusqu'à une période récente, la notion de l'espace était prise au sens statique où manquait celui du dynamisme cosmique. Pour Michael Esbin, la matière n'existe pas seulement dans l'espace mais aussi dans le temps, c'est une question existentielle, une question définitivement angoissante à laquelle chacun répond aussi de manière personnelle. " J'assimile mon travail à celui d'un médium amplifiant cette émanation de l'ordre cosmique. La pierre a une autre vie, celle de la planète. Nous marchons sur cette terre, nous la voyons dans ses montagnes et la sentons sous nos pieds comme une base réelle et durable. C'est l'héritage de notre planète et elle devient une pierre de touche pour établir la mesure, l'ordre et la réalité de notre monde."

Les conditions optimum sont réunies quand les deux énergies, celles de la pierre et de l'artiste sont canalisées, c'est à dire quand l'esprit de la pierre est associé au travail du sculpteur, à son sens de la forme et ses idées intellectuelles. L'ensemble de ces éléments doit faire partie de la qualité sensuelle d'une sculpture réussie. A ce moment la force de suggestion de l'œuvre prend toute son ampleur et reflète l'authenticité dont elle est issue. "Mon idée, tant sur le plan métaphysique que spirituel, est de créer une sculpture qui permette de ressentir cette notion de temps. Dans Tibetan Sun et aussi dans les MU où les cubes sont suspendus dans le mur, tout ramène à l'idée du temps qui passe.
Que ce soit un anneau circulaire avec une face qui se retourne sur elle-même ou les cubes dans le mur, je les ressens fortement attachés à l'élément temps".

L'impression de la vie en sculpture ne repose plus sur son expression pathétique. Le sculpteur recherche dans une forme essentielle non pas une forme réductrice mais une forme productive : " La fonction de mon art ne consiste pas à imiter les formes de la nature, mais à imiter son activité et à la rendre en image au moyen d'équivalents plastiques".
Ainsi Esbin invente-t-il un certain nombre d'éléments de vocabulaire plastique qui lui ouvrent de nouveaux horizons et, par exemple, les soumettent à l'utilisation des marbres polis qui font éclater les contours de la forme. Le reflet de la lumière ouvre la forme au reflet du hasard qui l'entoure : alors la matière se met à vibrer dans la lumière. C'est dans l'esprit de Brancusi pour qui "une vraie forme devrait éveiller l'impression d'infini. Les surfaces devraient avoir l'air de se continuer à l'infini, de sortir de la masse, de s'en dégager pour mener une existence parfaite et absolue". L'éclat de la surface, le matériau-matière se transforme ainsi en énergie qui se propage.

L'exposition genevoise s'articule autour de plusieurs thèmes : l'écoulement du temps dans la série des MU combinant une impression de mouvement rapide et de stabilité ; Une considération sur la terre, l'opposition entre la terre cultivée et l'autre non exploitée dans Lunar Landscape ; la structure cosmique avec Tibetan Sun.
Durant ses premières années d'études à New York Michael Esbin suivait les traces de Jean Arp sans en avoir conscience quand Richard Serra, un de ses professeurs, lui démontra l'existence de ce lien direct. Autre professeur, Sol LeWitt aurait préféré le voir adopter un matériau plus moderne mais Esbin avait le goût de la pierre, la sensation de l'élément vivant. "Ce ne fut pas une découverte intellectuelle mais un sentiment naturel qu'une sensation émane de la pierre. Par défaut d'un terme plus précis je pense à la qualité spirituelle qui en émane, spirituel dans le sens qu'elle vit non seulement dans le sens biologique mais avec un plus qui est l'esprit".

Michael Esbin a cheminé seul avec opiniâtreté, dans le chemin qu'il a creusé. Ses thèmes, ses formes, son style sont autant personnels que ses mythes universels et peuvent dérouter. Heureux d'avoir trouvé sa voie en dehors des normes et des idéologies à la mode, il ne prétend pas inventer mais aider à retenir. Proche d'un animisme qui s'exprime sous des formes abstraites il tire sa mythologie personnelle dans les formes géométriques et la structure atomique des matériaux.
"La relation avec une structure mathématique existe sans avoir, avec ou par mon travail, fait un effort pour suivre la ligne constructiviste. Un chemin parallèle, probablement convergent et important c'est à dire que j'estime les idées du constructivisme, depuis les Russes jusqu'à Max bill et tous ceux de ce groupe mais je ne m'en suis jamais servi comme base théorique de mon travail. Au départ j'aurais plutôt une intuition, une combinaison d'intuition analytique et esthétique qui traduirait cette sensation, ce besoin d'introduire la notion de temps dans mes sculptures. Pour moi c'est un progrès."

Que l'on pense à Max Bill qui tentait d'abolir les barrières entre l'intuition artistique et la connaissance scientifique, l'intuition ou la perception qu'avait Brancusi de la réalité et de l'art empreinte de théories scientifiques ! On retrouve cette communauté de références chez les autres fondateurs de l'abstraction moderne, Kandinsky, Kupka, Malévitch et Mondrian. La référence au cube, figure géométrique simple qui occupe une place fondamentale dans l'œuvre de Sol LeWitt, se retrouve tant dans les parallélépipèdes que dans les mystiques MU.

"C'est précisément mon désir que de créer une sculpture dans le sens de l'abstraction géométrique, qui incarne ce principe du dynamisme cosmique et évoque un lien avec cette notion d'un univers animé. L'abstraction devient ainsi un moyen ou une voie révélant les aspects les plus puissants et les plus profonds de la nature de la manière la plus directement accessible".

Michael Esbin qui travaille en taille directe, utilise aussi les techniques de mécanique de précision, de marbrier ou même la chimie pour servir ses intentions artistiques. Magician Column résulte de l'association entre le marbre noir de Belgique, le granit noir de Suède, le marbre serpentine, l'acier inoxydable et l'aluminium assemblés avec une formule particulière de colle élaborée à Bâle. Ses œuvres se distinguent par leur élégance visuelle, l'usage sensuel des matériaux et de leur couleur : "pour des raisons esthétiques je choisis un marbre noir ou de granit noir pour réaliser une combinaison particulière et ce choix est déjà une déclaration. Travailler le noir et le blanc ensemble est un choix très fort par lui-même mais celui final de la sculpture est une déclaration encore plus forte."

Ces différents procédés, par exemple l'inclusion de marbres de couleurs différentes requièrent une organisation précise et ne laissent aucun droit à l'erreur. Sur place, à Carrare, hors le marbre extrait des carrières qui surplombent la ville, les marbriers reçoivent des blocs du monde entier : granits, marbres des couleurs les plus variées selon l'origine géologique, là Michael Esbin sélectionne ses blocs de pierre. La difficulté technique devient aussi une partie de la qualité artistique de l'œuvre, l'ensemble illustre deux facettes de la personnalité d'Esbin : d'une part son goût pour l'esthétique et le raffinement extrême et de l'autre son besoin de rigueur dans l'esprit des constructivistes.

L'impression de perfection peut se révéler illusoire comme dans cette surface de météorite sur un cube : "Ce n'était pas une décision consciente de créer cette surface de météorite. Cela vint comme un développement en travaillant d'abord le cube dans un souci de perfection puis j'ai voulu créer une texture homogène qui semble venir du cosmos, l'idée d'une forme géométrique quasi-parfaite corrodée par le voyage dans l'espace. La forme semble parfaite mais nous savons, depuis Brancusi, qu'elle ne l'est pas, je crois y avoir ajouté hors les éléments déjà cités une touche supplémentaire grâce au plaisir de la création.
Les scientifiques se sont rendus compte que la matière, tant animée qu'inanimée, vibre et que les atomes qui la constituent sont en perpétuel mouvement. Rien n'est plus statique et la structure interne subit des modifications continuelles. Sous une apparence immuable, la matière est en mouvement sous l'action de champs magnétiques, électriques et je ressens tant d'une manière intuitive que rationnelle ce lien avec le mouvement du temps. "

Dans le travail de Michael Esbin l'abstraction devient un moyen de révéler les aspects les plus puissants et les plus profonds de la nature de la manière la plus directement accessible. Il crée ou retrouve des formes éternelles, constitutives de l'univers, par son rapport avec le vécu, celui de l'humanité, celui de la pierre, il replace l'homme face à l'éternité et favorise son accès à une autre dimension.

Jacques Magnol. mars 1998.

A MEDITATION ON THE NATURE OF SCULPTURE, SPACE AND TIME

by Michael Esbin

As we attempt to comprehend form, space and time, in our temporal world, sculpture thus becomes the instrument or the vehicle for our sensory "location" on the earth and in the universe. Through the ages sculpture has been imbued with an evocative and magical power to reveal how man perceives himself and the world, and yet it holds within it the "way of transcendence". I believe that sculpture carries within it the mythic possibility which will enable us (through active engagement and contemplation) to transcend accustomed states of reality and thus gain a deeper insight into the world of nature and also the deepest levels of human consciousness.

We are living literally in a new age where the revelations of science concerning reality on the microscopic and macroscopic levels tells us that all matter has a vibrational flux, of a flowing, expanding and contracting nature. Even stones such as marble and granite resonate in particular ways at the microscopic level. This is all the more reason why I consider stone to be a truly living substance, the matrix which binds the earth together as a whole, thus giving an additional touchstone of physical and sensual reality for us. The compelling power of sculpture reveals not only forms in a special context, but also space and time as well, and not "static events" in a purely mechanistic universe, but as fluid and dynamic.
These ideas do have precedents in Shinto, the ancient animist religion of Japan, where it was believed that "nature spirits" lived within stones and all other animate matter. Further, the ancient Indian religion known as Tantra postulated as religious credence the idea of an expanding and contracting universe, at various phases in its existence "awakening" and then at a later point in time "returning to its source in sleep and dream".

So it is thus possible to follow the course of the Sun and to feel its nearly overwhelming and complex cosmic energies. If we consider the nature of the Sun as a flowing dynamic and living entity, we could trace a journey towards the Sun and travel forwards and backwards in time as well - a passage through and of time itself. We might very well discover that time does indeed possess a dimension; one which we can apprehend within the realm of sculpture. We could thus employ sculpture to use as a "navigational instrument" to chart a course through the vast realms within our solar system and beyond, and thus by extension contemplate the nature of reality itself. Nature -thus revealed- and yet within the revelations there lies an infinite and profound mystery which becomes the provenance of art to fulfill.

Michael Esbin

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