Fabergé

 

Une entreprise liée à l'histoire du cadeau

 

Nul ne pouvait rêver à l'occasion d'une exposition bénéficier du magnifique support publicitaire qu'a offert Christie's à Fabergé et à la galerie Francis en adjugeant le jouet le plus cher du monde à Genève pour 1.430.000 francs, ainsi qu'une foule d'objets à des prix aussi délirants que ces 33.000 frs payés pour un minuscule coupe cigare en or et émail, ou cette réplique, de 13,2 cm de haut, d'un secrétaire Louis XVI à 605.000 frs alors qu'un vrai ne doit guère dépasser deux à trois fois ce prix. La valeur prise par les petits objets tient à la raréfaction des pièces importantes dont aucune n'a été mise en vente depuis 1973.


Pendule en argent doré, émail , bowenite, Fabergé. H. Wigström, St-Petersbourg, 1889-1908

Carl Fabergé est un des lointains descendants d'une famille picarde du nom de Fabri ou Favri qui dut s'exiler en Allemagne, où elle germanisa son nom, lors de la révocation de l'Edit de Nantes. Décidément poursuivie par les troubles politiques, la famille qui s'était entre-temps fixée en Russie dut réémigrer à l'Ouest lors de la révolution de 1917; Carl s'éteignit à l'hôtel Bellevue à Lausanne en 1920.
Selon le livre particulièrement documenté de Géza de Habsbourg, l'arrière arrière-petit-fils de l'empereur François Joseph et spécialiste mondialement reconnu de Fabergé, le succès de la maison Fabergé «repose sur l'idée de combiner le bijou, l'objet d'art, et l'objet utile en un tout qu'il dénommait «Objet de fantaisie». Il semble que cette idée se soit imposée au sein de la firme aux environs de 1884 avec la création du premier « oeuf de Pâques impérial».
Dès cette année, muni du «Privilège de fournisseur de la Cour» accordé par Alexandre III, Fabergé vit s'ouvrir les portes de l'aristocratie russe suivie de celles des grands de ce monde. Si Carl Fabergé n'a jamais réalisé lui-même ses objets, il conserve tout le mérite de la conception des pièces elles-mêmes en fonction des objets d'art qu'il ramenait de ses nombreux périples. La traduction sur le papier incombait au dessinateur suisse François Birbaum, et la réalisation finale à ses différents ateliers extrêmement spécialisés où travaillaient une cinquantaine de maîtres d'oeuvre d'origine allemande et scandinave pour la majeure partie. Le degré de perfection que chacun avait atteint permit à l'entreprise de produire des pièces d'une qualité scrupuleuse qui, associée à leur originalité, lui permit de ne jamais être égalé par ses concurrents. A titre d'exemple, l'émaillage plein produit à cette époque, issu de la connaissance des techniques des orfèvres français du XVIIIe, ne peut plus être effectué actuellement.
Le style lui-même ne peut être qualifié de représentatif mais relève plutôt d'une remise au goût du jour de formes artistiques empruntées à l'histoire: gothique, renaissance, baroque, etc., ainsi que d'une forte influence des traditions russes. Dans la production plus tardive de l'atelier, il devient un des maîtres de l'école naturaliste de l'art nouveau mais il s'intéressa peu au courant abstrait.
La variété de la production est très importante mais les animaux et fleurs en pierres dures, les rares statuettes ainsi que les oeufs constituent les pièces les plus caractéristiques.
De tout temps, l'oeuf a représenté un symbole de renouveau et ce n'est qu'à la fin du Mlle que l'on prit l'habitude de le teindre pour l'offrir lors des fêtes de Pâques; au XVIIIe apparurent les premiers oeufs artificiels en verre ou en porcelaine, puis ces bijoux que les femmes portaient en breloques accrochées à leurs colliers et bracelets.
Ces oeufs miniatures préfigurent ceux de grande dimension commandés par Alexandre III et Nicolas II dont plusieurs recèlent des mécanismes très compliqués, telle cette réplique de chaise à porteurs vendue récemment à Genève.


Encrier en argent et néphrite, Fabergé, H. Wigström.

Les fleurs représentent un sujet également très apprécié des Russes, qui attachaient une importance particulière à ce symbole de chance et d'espoir dans un pays où l'hiver est si long et monotone. Ces compositions furent largement reprises par Cartier qui, après 1953, «produisit plusieurs douzaines de soidisant fleurs de Fabergé». Cartier fut quand même loin d'être le seul à les produire, la plupart des joailliers de l'époque s'y étant essayés avec plus ou moins de bonheur.
Selon G. de Habsbourg, il existe trois sortes de faux:
- les objets embellis qui sont des objets originaux transformés et pratiquement impossible à discerner.
- les objets créés par des imitateurs contemporains mais dont le poinçon a été falsifié. Seule la qualité de la manufacture peut servir d'indice.
- les contrefaçons totales, copies d'originaux, plus faciles à confondre car Fabergé n'a toujours produit que des pièces uniques.
D'autres problèmes d'attribution sont nés de la dispersion des ateliers lors de la révolution qui vit les artisans s'installer à l'Ouest et continuer leurs activités. Ainsi Eugène Fabergé, qui émigra à Paris et produisit de très belles pièces, ou le fils du doyen de l'atelier, Auguste W. Holmstrôm qui ouvrit son entreprise personnelle mais continua d'utiliser le poinçon de son père. La diversité de ces poinçons est telle que nous ne pouvons les reproduire ici de façon aussi étendue que dans le livre de M. de Habsbourg.
La passion pour les objets de Carl Fabergé est une des plus coûteuses: l'oeuf de 1900 vendu par Sotheby's à New York en juin dernier fut enlevé pour près de cinq millions de francs! Snobisme oblige, l'exposition des pièces présentées ici ne peut avoir lieu qu'à Gstaad! Jusqu'à fin mars.

Jacques Magnol, L'Impact, janvier 1986

Bibliographie: « Fabergé, joaillier à la Cour de Russie» par G. de Habsbourg et A. de Solokoff.

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