Philippe Favier
Tendre irréductible

Connu, tout au moins d'un bon nombre de professionnels et de collectionneurs, récent lauréat d'un des Prix de Rome, invité au Musée Guggenheim, à la villa Arson, etc., Philippe Favier subit, non sans appréhension, les feux de la rampe.
Les coups de foudre des «décou¬vreurs» s'estompent si vite que tout artiste, au début de sa carrière, concilie difficilement son désir de reconnaissance et sa volonté de privilégier une certaine sincérité d'expression. La tentation pourrait être grande de satisfaire la demande; Favier ne délivre qu'à contre-caeur les pièces qualifiées de réussies. Il sera donc, alors, rare de voir ce qu'il estime être, selon son expression mais parfois à tort, de «seconds couteaux ».
Derrière une apparente timidité, Favier ne cache pas moins une volonté, une vocation particulièrement affirmée: le doux poète rêveur que son père destinait à la cuisine n'a pas accepté la carrière prédéterminée; il reprend les cours du soir, passe son bac et réussit son entrée aux Beaux-Arts de Saint-Etienne avant de gagner un prix convoité à vingt-sept ans.

Sans Titre, 1986, 15x11 cm.
Aucun apport à l'art contemporain ne peut être qualifié de déterminant, mais le chemin, l'esprit de Favier sont en contradiction avec les diverses tendances actuelles: là où les Américains, la trans-avant-garde, les néo-expressionnistes allemands explorent le gigantisme, il propose l'intimité, le contact personnel et rapproché par un retour à la miniature. Petits formats, clins d'oeil, ironie, humour, mais surtout rêves et jeux; une démarche plus proche de la capacité que de la mise en scène.

Les Vents, 1986, 24x12 cm.
La peinture-écriture n'abandonne jamais le figuratif, mais elle raconte sans verbiage inutile: «les choses vien¬nent doucement, en fonction de mes réactions par rapport à l'actualité, les personnes que je rencontre, les atmosphères, le contact avec la nature, la vie en général. Tout s'amalgame mais ne croyez pas que dans le figuratif l'anecdote soit à la base d'une forme de création: je pars ainsi souvent, au réveil, dans le vague le plus total avant que les idées prennent forme, puis le sujet se précise et l'écriture se fait d'elle-même. J'aime cette forme d'évolution douce qui ne doit rien â un choc particulier, ma peinture, actuellement, devient plus fine, moins chargée, ce qui est dû à mon séjour à Rome à la Villa Médicis où, écrasé par l'environnement si riche du classicisme italien, j'ai voulu éliminer le baroque pour retrouver la simplicité, puis aller plus loin.
Le résultat est là, pourquoi rajouter des mots à la peinture? Mes idées personnelles se retrouvent de plus en plus sur ces plaques de verre, c'est devenu plus intime, peut-être grâce à une plus grande confiance en moi. »

Les Paravents, 1985, 14 x 12 cm.
L'œuvre en général ne supporte pas la description tant l'éventail est vaste, mais on ne peut regarder ces petits formats sans discerner l'incroyable impression de tendresse qui s'en dégage, le poète est omniprésent dans les «Champs de choux-fleurs à Chambourcy» ou dans les squelettes. Les périodes se succèdent, le poète rêve toujours un peu plus, mais, malgré une intimité sans cesse plus dévoilée, son monde reste des plus secrets.
J. Bonneval résout le problème en affirmant dans la présentation de son exposition à Nice qu'«il est parfaitement illusoire de décrire une telle oeuvre. Aucune analyse ne saurait rendre compte du tourbillon inventif, de la chorégraphie des rêves, des pitreries de l'imagination, de la confidence, du secret, du manque total de sérieux avec lequel il apprivoise pourtant les sujets les plus graves. Le seul discours véritablement pertinent consisterait à énoncer l'irréductibilité d'une telle aeuvre à tout discours. »
Interview réalisée à la Villa Medicis, à Rome en septembre 1986.
Jacques Magnol - L'Impact - novembre 1986
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