René Feurer
"Tout art digne de ce nom est religieux" (1)

Saint-Yrieix-La-Perche, Collégiale romane du Moustiers, Xle siècle. «Sans titre», 1980.
Le fidèle qui pénètre dans la Collégiale de Saint-Léonard-de-Noblat, près de Limoges, ne constate pas d'emblée le renouveau du décor de l'édifice religieux. Sans en troubler l'ordre et le silence, René Feurer s'est glissé dans les espaces laissés nus par le mobilier religieux déjà en place, inscrivant sa démarche dans la tradition de l'art sacré.
Cette discrétion n'st toutefois que par rapport à l'environnement ; face à la tradition, au côté bande dessinée didactique de l'art religieux, il dépasse les restrictions imposées par la représentation figurative, délaisse la narration et réussit à susciter une attitude de recueillement, d'échange.
Alors, le visiteur recueilli, "découvrira la présence d'une peinture qui, par son silence contenu, par l'immensité vibrante de la couleur, l'invitera dans les voies de la profondeur intime : " L'immensité est en nous, écrit Gaston Bachelard. Elle est attachée à une sorte d'expansion d'être que la vie réfrène, que la prudence arrête, mais qui reprend dans la solitude."

"Années de braise", 1988. Acrylique sur toile, 250 x 250 cm. Collection Claudine Bréguet, Paris.
"L'immensité intime" de ces peintures est alors identique à celle des églises, pusique l'on y retrouve l'harmonie et la profondeur de l'espace, la vibration et la présence diffuse de la lumière, la stratification des traces de vie, puisqu'il s'agit dans les deux cas d'un espace limité qui tend vers l'infini, d'un espace d'imprégnation de l'être, d'un appel à la contemplation. »(2)
Les peintures de Feurer ne furent pas créées dans l'optique de cet accrochage dans plusieurs églises romanes du Limousin, mais leur construction, leur couleur, leur notion de vie contenue correspond parfaitement à la philosophie qui imprégnait les constructeurs des édifices. Comment s'étonner alorsque le phénomène fonctionne aussi en dehors?

Solignac, Eglise abbatiale romane des XI et XIIIéme siècle. "Sans titre", 1986. Acrylique sur toile, triptyque, 240 x 290 cm.
Notre visiteur retrouverait cette «immensité» dans le cadre de l'atelier genevois. Dans l'ancienne menuiserie qui l'abrite, les ouvriers semblent s'être absentés depuis peu, le bois, les outils imprégnés de la volonté de perfection qui anima les générations successives d'artisans. Le peintre suit leurs tracs en changeant quelques détails : la charpente emprunte beaucoup au «Christ aux outrages» de Fra Angelico, cette fresque du couvent de St-Marc, à Florence; les outils sont l'acryl, le pinceau et - l'éponge. Constante: le symbole de l'arche, de la porte: «un même motif parcourt les toiles de René Feurer: motif obsédant de l'ouverture - éclat, fracture, embrasure, fente, entrebâillement, à chaque fois, un certain espace est suggéré, par la forme et par la couleur, qui semble s'ouvrir et donner naissance à un autre espace, plus sombre et plus central, plus secret » (3)
«Mais comment peut-on dire quelque chose d'une chose — ces tableaux-ci— qui montre si peu ?
Mettent-ils le doigt sur la plaie? Reconnaissent-ils avec Ernst Jünger que la «grille fondamentale» est un silence énorme? Ce cri silencieux qui tue à la japonaise. Mais cet état sidéré par la couleur permettra, au moins, aux formes qu'elles se ressourcent dans leur qualité. Ce n'est pas rien.
La peinture de René Feurer n'arrête pas ce qu'elle saisit; ce qu'elle touche, elle voudrait qu'il s'ouvre et s'amplifie vers le haut pour notre plus grand bien puisqu'il s'agit de mieux vivre; les yeux presque levés vers le ciel qui approfondit sans recourir à la profondeur, et ça en pleine figure» (4)
Feurer précise: «je ne cherche pas à établir quelques rapports de forces ou de couleurs. Il m'importe seulement d'approfondir la vibration.»
1 : H. Matisse; 2 : M. Renaud, "Sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle en Limousin; 3 : J.-M. Olivier, "René Feurer, L'empire de la couleur; 4 : Louis Dalla Fior "Ferveurs du peintre.
Jacques Magnol - L'Impact - novembre 1988
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