HansJörg Glattfelder
La fin du complexe d'Euclide
"Par irradiation et par contraste je bâtis des perspectives nouvelles sur un quadrillage régulier, où les carrés s'élèvent en pyramides aux côtés de couleurs différentes. Des plissements de cette géologie géométrique courbent les surfaces de façon illusionniste: l'angle droit devient courbe et les mailles du filet structural semblent lâcher sous la poussée phénoménologique."
Ambiguïté des lignes, illusions d'optique, l'oeuvre de Glattfelder est conçue pour stimuler le spectateur et l'obliger à opérer des choix déterminés par son propre mouvement. La création obéit, elle, à des règles précises: la nouvelle génération des constructivistes, courant zurichois, reprend les principes du fondateur du "De Stijl", Théo van Doesburg, et du mouvement constructiviste est-européen pour organiser l'espace selon les lois mathématiques parfaitement intelligibles dans l'oeuvre, abandonnant ainsi tous les autres critères habituellement utilisés pour produire de la peinture.

"Permutation 4 x 4 auf Graufeld", 1988, acryl sur toile sur bois, 88 x 176 cm.
Après Bill ou Lohse, les plus théoriciens du mouvement zurichois, Glattfelder ne compte que sur l'usage de la logique pour produire un fait esthétique empreint de rigueur mais non dénué d'expression: "le travail est le correspondant visuel d'un procédé mathématique dont le point de départ est toujours en relation avec une atmosphère, un état d'âme; le spectateur doit l'aborder sans information préalable, il doit pouvoir réagir personnellement en utilisant ses facultés de raisonnement pour ressentir un plaisir sensuel, un terme à prendre bien sûr au sens spirituel.
Max Bill me disait dans ce sens qu'il recherchait l'état d'âme, le son des couleurs; donc même chez un homme aussi rationnel, les racines se situent au niveau des sensations. Il ne s'agit alors pas de sensations froides, utilisables à loisir, mais véritablement d'inspiration; l'oeuvre ainsi conçue et réalisée avec rigueur exprime une certaine sensualité au premier degré tout en résistant, par la suite, à l'analyse, avant d'induire une attitude rationnelle de recherche.
C'est cette attitude de recherche que j'espère communiquer par mon travail; l'artiste est délégué par la société pour trouver des attitudes innovatrices et féconder notre culture. Encore faut-il qu'il ait la foi dans ses capacités d'invention car les hommes organiseraient en somme mieux leur société s'ils s'intéressaient plus au savoir, àla découverte des relations entre les objets, des implications de leurs actions. J'attends toujours qu'on me démontre que l'utilisation de la raison n'apporte pas d'amélioration à toute situation; voilà par exemple un domaine dans lequel le constructivisme joue un rôle d'éclaireur, là apparaît la différence entre ce mouvement et presque toutes les autres tendances artistiques.
Nous recherchons une nouvelle expression formelle sur une base mathématique, tout en ayant défini le jardin dans lequel nous devons trouver des solutions à tous les problèmes. A l'inverse des tendances postmodernes qui utilisent ou brûlent toutes les ressources, notre recherche implique une autre attitude envers la nature: s'il est possible de concevoir la progression géométrique, on peut également arriver à l'infini par l'inverse; de même l'homme doit apprendre à ne pas résoudre ses problèmes que par l'expansion mais en fonction des limites imposées par la nature, c'est sa seule chance.

"Doppelgrau", 1984, 85 x 90 cm. Acrylique sur bois
J'estime que mon métier se conçoit comme tendu vers l'organisation de l'espace en relation avec la subjectivité visuelle humaine et les moyens disponibles actuellement, je me trouve alors confronté au développement des sciences inhérentes à l'espace (mathématique, physique, astrophysique, etc.) qui, ces dernières années, ont bouleversé profondément nos connaissances sur l'organisation spatiale.
Une connaissance qui ne s'est pas installée dans la subjectivité visuelle par manque d'un développement généralisé au niveau plastique; beaucoup d'habitudes visuelles et mentales sont encore actuellement en retard d'une époque.
Dès la Renaissance, les peintres ont inventé la perspective et donné un autre espace à la peinture du Moyen Age, l'espace devenait quelque chose que l'on pouvait parcourir, mesurer. Au siècle dernier, Karl Friedrich Gauss élargit le concept de géométrie et élabore une géométrie " astrale" puis, avec Lobatchevski, une "hyperbolique", apports décisifs à la nouvelle conception spatiale d'Einstein et ses suivants; actuellement je suis à la recherche d'une sorte de quatrième dimension, d'un nouvel espace."
Depuis plusieurs années, Glattfelder délaisse le fameux postulat pour créer les "métaphores non euclidiennes", titre de certaines oeuvres où "il s'agit de surfaces planes irrégulières sur lesquelles je trace une trame de lignes colorées convergentes. La convergence linéaire suggère une interpénétration perspective, donc une courbure hyperbolique. Mais, en même temps, il y a un rappel à l'ordre bi-dimensionnel. La métaphore réside dans la perception simultanée de cette contradiction.
L'acceptation de la vision simultanée de la polarité donne la sensation de se trouver dans un espace inconnu. Les lignes ne convergent pas vers des points de fuite unitaires mais s'unissent, par couples, sur des points échelonnés sur des courbes. Ils révèlent ainsi la trame hyperboloide à laquelle ils appartiennent."
Fasciné par la pensée combinatoire, Glattfelder voudrait donner l'idée d'un développement, d'une volonté de découverte qui "dans la recherche scientifique est probablement la seule notion que l'on ne puisse enseigner; ainsi toutes les grandes découvertes sont à porter au compte d'outsiders déviants qui ont su pousser le "mais" quelque peu plus loin.
En art, je ne peux plus par exemple utiliser le carré et créer une relation entre les éléments et ce carré car c'est une forme d'espace trop traditionnelle, euclidienne, impropre à l'expression de ma conscience d'un espace différent.
Le but n'est pas de faire de l'expressionnisme avec des effets purement hédonistes. Fondamentalement il n'y a pas d'expression artistique véritable sans innovation et bien que les épigones ne le comprennent pas, c'est la création qui donne du plaisir àl'homme conscient."
Jacques Magnol. Propos recueillis à Milan. L'Impact - décembre 1987
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Né à Zurich en 1939, Hansjôrg Glattfelder est un des chefs de file de la troisième génération des constructivistes qui travaillent dans la ligne du mouvement créé par les Russes et les Hollandais, puis repris à Zurich vers 1940 par Max Bill, Camille Graeser, Richard P. Lohse etc.
Après des études à l'université de sa ville natale (droft, histoire de l'art, archéologie), il participe à un projet d'aide au développement en Sicile avant de poursuivre en étudiant à Rome puis à Florence. En 1963, Glattfelder crée ses premières peintures géométriques à l'aide de séries d'éléments colorés, dès 1967 ce seront des structures colorées "reliefs-pyramides" (dont une est au Musée d'Art et d'Histoire de Genève) et les "colonnes cinétiques".
Depuis 1977, Glattfelder travaille à la série des "métaphores non euclidiennes" et s'intéresse à la relation entre le langage visuel et le langage des sciences physiques. C'est actuellement le thème principal de son travail, soit de création plastique, soit de formulation théorique. Il reçut le Prix de la Fondation Camille Graeser en 1987.
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