Emblèmes de la liberté

 

L'intervention politique compte parmi les tâches de l'art

 


Erik Boulatov (Sverdlovsk, 1933). "Liberté" 1990. Huile sur toile, 140 x 279 cm. Musée des beaux-arts, Berne.
Boulatov illustre de façon exemplaire comment le symbole de la liberté, manipulé, se transforme en son contraire. Que la figure féminine soit en partie cachée par les blocs de caractères donne en outre à entendre que le danger menaçant la liberté vient des Etats totalitaires et de leurs moyens de manipulation ou -  dans un sens plus large - d'une domination sans partage de la rationalité.

Le thème de l'utopie cher au 700e trouve une de ses plus éclatantes illustrations dans une exposition bernoise sous le signe de la liberté, ce développement ultime de l'évolution que les républicains se proposaient, alors, de garantir au citoyen.
Le concept de liberté a évolué au fil de siècles de luttes, de l'idée d'affranchissement de la communauté sous le signe de la liberté et de la solidarité, symbolisé en Suisse par le Serment du Grütli, à l'expression à la fin du XIXe d'une volonté de justice sociale et d'une notion de droits de l'individu.
Comment les artistes ont-ils représenté cette évolution?

Francisco de Goya (1746-1828) Le Colosse, HST, 116 x 106 cm. Vers 1810. Musée du Prado, Madrid.
Goya tient à l'antagonisme qu'il ménage entre la figure gigantesque du colosse et la foule de personnages minuscules qui parviennent à en triompher.
Dans les images de Goya comportant un géant allégorique, le peuple et le colosse étatique apparaissent séparés et même en lutte. Le rapport de l'Etat au peuple n'y est plus celui d'une forme "naturelle" d'organisation, mais bien celui du pouvoir étranger.

Il semble d'après la démonstration bernoise qu'ils aient largement privilégié la notion individuelle de liberté à l'illustration d'un modèle, d'une cohésion républicaine qui, hors la Suisse, demeura une exception en Europe jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale.
L'exposition n'est toutefois pas consacrée aux symboles de la liberté dans l'art quels qu'ils soient, il s'agit de liberté politique, signe de l'organisation sociale régnant en république. Si le principe des droits de l'homme proclamé à la Révolution française devait amener le monde moderne à associer la population tout entière au processus de décision démocratique, c'est dès la fin du Moyen Age que les républiques européennes ont élaboré un langage symbolique pour exprimer les idées fondamentales de la liberté républicaine.


Eduardo Arroyo: "Mort à Grenade pendant l'été 1970, non loin de la Costa del Sol". Huile sur toile, 163 x 163 cm.


Honoré Daumier (1808 - 1875). "L'émeute", 1848. Huile sur toile, 87.6 x 113 cm. Collection Phillips, Washington. La figure du prolétaire aux manches retroussées est un personnage bien connu des illustrations caustiques de Daumier sur les années postrévolutionnaires du "Juste Milieu" (1830 - 1848).

Dans l'Europe moyenâgeuse où régnait l'absolutisme, la simple idée de liberté devait représenter un danger pour l'ordre voulu par Dieu; elle pouvait contenir le ferment de la rébellion et de l'anarchie, et surtout représenter une menace pour la monarchie. Le temps des révolutions s'annonçait sous le signe de tous les dangers, de fait la terreur et la guerre vont ponctuer toute l'histoire européenne et il faudra attendre la fin du XIXe pour que le dilemme république ou monarchie perde progressivement de son acuité. Répit momentané: le spectre du totalitarisme se profile à l'horizon du XXe siècle. Dans le système libéral qui apportait un succès matériel à l'Europe et aux Etats-Unis, la grande masse du peuple vivait dans la pauvreté, et les acquis du libéralisme ne signifiaient rien pour elle; ils la privaient même des protections que les autorités patriarcales lui avaient accordées. Le prolétariat des grandes villes, qui avait été aux premières lignes des combats révolutionnaires, voyait sa foi dans un avenir meilleur trompé.
A l'Est, la Révolution russe marque un tournant dans l'histoire européenne. Les communistes y prennent le pouvoir au mépris des traditions libérales. C'est un régime totalitaire - même s'il est alors conçu comme transitoire - qui doit imposer l'égalité et, partant, la liberté. La notion de "dictature du prolétariat" comprise comme moyen de libération annonce les systèmes totalitaires de notre siècle: la liberté et l'humanisme y périront sur l'autel de l'utopie.


Théophile-Alexandre Steinlen (1859 - 1923). "Louise Michel sur les barricades", vers 1894. Huile sur toile, 86 x 112 cm. Musée du Petit Palais, Genève.
C'est par l'évocation de Louise Michel (1830 - 1905), institurice, ambulancière et figure légendaire de la Commune de Paris, condamnée par le Conseil de guerre de Versailles à la déportation en Nouvelle-Calédonie, que Steinlen aborde le thème de la guerre de 1871.


Johann Heinrich Füssli (1741 - 1825). "Ulysse entre Charybde et Scylla", vers 1805. Huile sur toile, 126 x 101 cm. Aargauer Kunsthaus, Aarau.
Il faut comprendre Charybde et Scylla comem symbolisant le chaos. La figure du gladiateur se fonde sur le "gladiateur Borghese". Cette figure sert à exprimer - sur des modes respectivement mythologique et politique - la libération de l'hégémonie du mal par la détermination de l'individu.

Célèbres ou obscurs, il s'est trouvé des artistes pour prêter voix aux appels désespérés en faveur d'une vie de liberté et de justice. Ce sont leurs oeuvres qui nous prouvent, qu'autant que la fuite dans l'imaginaire, l'intervention politique comptait parmi les tâches de l'art.

Jacques Magnol - L'Impact - juillet/août 1991

L'image de la république dans l'art du XVIe au XXe siècle se trouve répartie dans les salles du Musée d'histoire et du Musée des beaux-arts à Berne. Le premier considère la période du Moyen Age à la fin du XVIIIe sous un angle très large qui fait la part belle à la République de Berne mais s'attache également à celle des Pays-Bas (fondée au XVIe) et bien sûr à la République de Venise.
Le Musée des beaux-arts s'ouvre sur les Alpes, ce berceau de la liberté où, dès 1750, les philosophes situaient une société obéissant encore à la liberté originelle. Après la longue période des révolutions, le propos se termine par les réflexions d'artistes contemporains sur les valeurs helvétiques
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