Jean Mauboulès

 

Il faut que quelque chose se passe…

 

Condition nécessaire à l'achèvement d'une œuvre, ce constat de Jean Mauboulès écarte donc tous les calculs théoriques en fonction de lois géométriques rigoureuses pour ne considérer que la perception.
Les esquisses sont naturellement à base de formes géométriques mais pas exactes, des formes simples dont l'assemblage selon la technique du collage sert à fabriquer une image indépendante de l'anecdote. Ses tableaux, que Mauboulès qualifie d'assemblages-collages, sont constitués de plaques de verre industriel coloré, généralement vert mais aux tendances fluctuantes, qu'il découpe et assemble à la recherche d'une composition qui «marche». Nous ne distinguerons donc pas particulièrement les Pyrénées-Atlantiques. Après des tableaux des sculptures tant dans leur conception que dans leur appréhension, seule compte la perception. Techniquement seulement, les sculptures composées de verre et de métal, de pierre et de verre, sont issues d'un développement plus long car ce sont des assemblages d'objets effectués en fonction des contingences techniques d'équilibre, de poids, etc. Le spectateur prendra garde à ne pas classer Mauboulès parmi les artistes verriers ; la différence est essentielle entre les artisans qui sont capables de prouesses techniques dans l'utilisation l'épinglent le plus souvent au tableau artistes qui privilégient ce matériau pour ses qualités propres comme d'autres préfèrent la personnalité du bois ou du marbre. Les considérations techniques de réalisation n'entrent alors pas plus en considération que pour tout autre matériau.

Le verre est un matériau riche; Bien qu'industriel et taillé dans les mêmes plaques, il n'est jamais de la même couleur; d'apparence dure, il peut être brisé ou poli, des qualités partagées avec celles de l'acier, ce qui explique que Jean Mauboulès les utilise dans des compositions qui le rapprochent du Minimal Art. Devant ses sculptures, «nous sommes invités à en découvrir les lois formelles, qui semblent constamment se modifier selon le point de vue sous lequel nous l'appréhendons. A les regarder, notre perception perd son assurance: ce qui devait être lourd (le fer) et ce qui devait être léger (le verre), perdent leurs propriétés spécifiques, pour nous ouvrir à un champ d'opérations remarquablement irréel».
La simplicité des formes géométriques facilite l'appréhension mentale d'autres espaces sans cesse modifiés par le mouvement du spectateur et par les variations de lumière, c'est à ce moment que la force de suggestion de l'objet prend toute son ampleur, rend palpable l'authenticité dont elle est issue et sans laquelle il ne se passerait rien.

Jacques Magnol - L'Impact. 1991


L'élan impulsif de la poésie
L'art pour l'art est la négation de l'art: il produit de belles formes froides, vides de tout contenu, alors qu'aune forme empreinte de vie pénètre la conscience du spectateur. Il n'y a aucun discours à tenir sur ce sujet, on voit ou on ne voit pas, on sent ou on ne sent pas, on perçoit ou on ne perçoit pas. Les paroles superflues, l'écriture, le raisonnement nous éloignent des sensations et admettons que, peut-être, seul l'aspect descriptif puisse être traduit. Jean Mauboulès traduit des choses vivantes qu'aucune parole ne saurait transmettre.

L'intervention de Jean Mauboulès est un exercice de perception pure, extériorisé avec une économie de moyens qui lui interdit l'artifice. Plaques d'acier, plaques de verre, deux matériaux du monde industriel dont les seules variations de tonalité sont, parfois, obtenues dans un cas par l'action naturelle de l'oxydation du métal, dans l'autre par l'utilisation d'une palette bien réduite de verres colorés, leur assemblage s'accommode mieux de l'enthousiasme que de la froideur attribuée à ce type de matériau. L'effet est probablement plus sensible face aux sculptures qu'aux collages pour une raison simple de conception: les collages de plaques de verre, par nécessité technique, requièrent des plans, des calculs précis, tandis que les sculptures sont travaillées, testées en atelier jusqu'à ce qu'elles «tiennent».

La simplicité des formes géométriques facilite l'appréhension mentale d'autres espaces sans cesse modifiés par le mouvement du spectateur et par les variations de lumière. C est à ce moment que la force de suggestion de l œuvre prend toute son ampleur, rend palpable l'authenticité dont elle est issue et sans laquelle il ne se passerait rien. Jean Mauboulès a parfaitement saisi la puissance plastique des formes simplifiées et concises et si l'on remarque, ou plutôt lui attribue un certain fond constructiviste, inévitable chez un architecte, il s'est délivré de tout souci d'orthodoxie vis-à-vis d'une théorie contraignante et synonyme de soumission. «Toutes les théories sont faites pour être bousculées, démolies. Quand une est trop établie il faut passer à autre chose car je pense qu'une théorie limite. Notre grande force c'est la liberté, il est indispensable d'en profiter.» Une liaison existe toutefois avec des bases élémentaires sur lesquelles Mauboulès est rigoureusement laconique: «C'est un processus naturel d'automatisme qui me donne les dimensions du verre. Je travaille avec le volume du verre qui est égal au volume du fer, éventuellement avec des longueurs ou des hauteurs différentes. Dans mes compositions les plus récentes que j'appelle équivalences, j'ai formé un triangle isocèle qui rentre exactement dans un cercle, c'est une évolution vers un travail plus conceptuel mais j'essaie toujours de faire des choses très simples, le plus simple possible sans tomber dans l'excès de rigueur, pour qu'il se passe quelque chose.»

Malgré cette apparente simplicité les compositions sont réfléchies et bien construites. Même le hasard est certainement guidé dans les collages de verre brisé. Ceux-ci, obtenus par une frappe précise, symbolisent en quelque sorte la volonté de Mauboulès d'éviter le piège géométrique. Les courbes qu'il peaufine pour les rendre douces et dynamiques sont également des tensions synonymes de mouvement, de vie. Il n'est pas question de s'arrêter au détail d'une cassure, il faut aller au schéma, à la forme abstraite qui, sous l'apparence d'une démarche minimaliste, dévoile une sensualité naturellement née du geste artistique mais aussi inhérente à la dualité des matériaux; du verre fragile qui sert de support à l'acier plus pesant, à ces volumes de fer brisés qui accentuent les caractéristiques du matériau. Dans les collages cette dualité réapparaît, par exemple, dans le diptyque où dialoguent une stricte forme cubique et l'autre, plus nuancée, de verre brisé
Le jardin de Jean Mauboulès est ainsi clair et ordonné, s'il ne donne pas l'impression d'être calculé c'est parce qu'il est toujours inspiré par l'élan impulsif de la poésie.

Jacques Magnol - Catalogue de l'exposition Jean Mauboulès à la Galerie Medici, Soleure, janvier 1991.

Jean Mauboulès est né en 1943 près de Pau dans les Pyrénées-Atlantiques. Après ses études d'architecture, il s'est intéressé au cinétisme puis au Minimal Art d'origine américaine qui fut son premier champ d'expérience. Depuis, les férus de classification l'épinglent le plus souvent au tableau de l'art concret. Lui ne se préoccupe guère de ces apparentements sécurisants pour tracer un chemin original. Présenté dès 1972 par la Galerie Medici de Soleure, puis par Denise René à Paris et Hans Mayer à Dusseldorf. Il vit et travaille à Soleure depuis 1973. Nous l'avions signalé à nos lecteurs lors d'une exposition chez Gisèle Linder à Bâle.

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