Le
Mécénat
Un instrument de pouvoir et une stratégie de communication
De récents colloques à Neuchâtel, à Paris,
en Avignon, l'ouverture, à Cannes, du premier "Salon du marché
international du sponsoring et de la communication" illustrent l'engouement
pour le le mécénat sans qu'il soit pour autant lié
à une véritable politique d'entreprise. Le terme lui-même,
par ce qu'il sous-entend de philanthropie extravagante, n'est pratiquement
plus utilisé par les sociétés importantes, pour faire
place aux départements de Programmes Institutionnels (IBM), Communication
Culturelle (Kodak), Civisme d'Entreprise (Singer), Recherche Art et Industrie
(Renault), etc.
Au moment où
l'économie et la culture tendent à converger, Alain Dominique
Perrin, Président de Cartier et créateur de la Fondation
Cartier pour l'Art contemporain de Jouy-en-Josas, a remis récemment
à M. Léotard un rapport de huit cents pages sur l'état
du mécénat. S'il fait le procès d'un Etat juge et
partie, qui engendre des marchés artificiels,
M. Perrin propose
un engagement plus important de l'entreprise, engagement bénéfique
pour l'entreprise et la culture: le mécénat d'entreprise
est un puissant outil stratégique qui permet d'atteindre, avec
une précision exemplaire et un impact optimal, des objectifs essentiels
de la politique de management de l'entreprise. C'est un précieux
outil de communication pour l'entreprise, ainsi qu'un puissant outil de
promotion pour la culture.
Les diverses
stratégies sont donc utilisées, au gré des dirigeants,
pour affirmer une image et augmenter sa puissance, la faire évoluer
pour conquérir de nouveaux marchés ou favoriser une implantation
dans une nouvelle région, pour une dynamique interne de motivation
du personnel ainsi que pour stimuler les forces de vente et les distributeurs,
ou animer les points de vente. Suffisamment d'éléments séduisants,
qui devraient permettre au mécénat d'occuper la place qui
ne lui revient pas, par manque d'enthousiasme, d'incitation fiscale, ou
tout simplement d'information.
Le mécénat
n'est donc pas charité
M. Perrin relève
que le mécénat n'est jamais pratiqué "pour rien",
en l'occurrence "pour l'amour de la gloire", car le mécène
a toujours cherché à tirer gloire de son action: le pharaon
pour son âme, les souverains de la Renaissance pour leur rayonnement...;
les entreprises l'utilisent comme stratégie de reconnaissance sociale.
A une époque où les gouvernements considèrent l'affirmation
culturelle comme une constante de leur diplomatie et un moyen de conquête
ou de survie économique, la création n'est plus seulement
encouragée parce que génératrice de patrimoine, mais
comme "facteur d'enrichissement et signe de vitalité d'une
société". L'entreprise prouve, en développant
l'aide à la création, ses propres capacités d'innovation.
Encore faut-il
le faire savoir!
"Le
mécénat est un média qui utilise les autres médias
comme support" mais la presse ne prend pas toujours le relais, ou
"oublie" de mentionner l'entreprise responsable bien que, si
celle-ci finance un projet artistique ou culturel, elle doit pouvoir trouver
son nom associé à l'événement relaté,
sans créer de problèmes déontologiques.
Ainsi quand la Migros expose dans un musée sa collection d'art
contemporain, rares sont les organes d'information qui mentionnent le
nom de la fédération de coopératives, quand la société
genevoise Glay crée le "Prix Veuve Clicquot de la Femme
d'Affaires Suisse", et confie à un artisan le soin de
réaliser une sculpture représentative, les noms de la célèbre
veuve et de l'artiste passent à la trappe... Pourtant "l'entreprise
est un bailleur de fonds par la publicité. Lorsqu'elle a le génie
de l'événement, elle appartient à l'information".
Les rapports évoluent cependant, doucement, au fil de l'amélioration
des engagements conjuguée à la disparition progressive des
réticences purement subjectives des médias.
Comment s'exprime
le mécénat?
Si, seules,
les importantes entreprises mécènes inscrivent le mécénat
dans leur stratégie de communication, certaines démarches
s'avèrent, dans certains cas, encore confuses; les motivations,
bien que rarement définies, deviennent, par ordre d'importance:
- une occasion de
renommée
- un nouveau mode
de communication
- une recherche
d'intégration à l'environnement social
- la création
d'une dynamique au sein du personnel
Des études
qualitatives et quantitatives n'étant pas disponibles en Suisse,
nous apprenons, toujours d'après le rapport français, que
les arts plastiques demeurent largement le domaine de prédilection
des entreprises mécènes:
- arts plastiques
et photographie 62%
- musique et opéra
31 %
- patrimoine 16
%
- théâtre
10 %
- festivals et littérature
13,5 % respectivement
- cinéma
7,5 %,
- danse 4 %
Certaines entreprises
s'impliquent dans plusieurs disciplines, selon plusieurs cas de figures:
- l'entreprise s'associe à un domaine particulier (ex. le patrimoine et la restauration
de "chefs-d'uvre en péril").
- l'entreprise éparpille
ses aides au gré des opportunités et des disciplines proposées.
- l'entreprise investit
plusieurs disciplines, mais reste fidèle à une catégorie
de soutien: aide à la création, aide à la diffusion,
aide à la restauration (ex. IBM a choisi la diffusion de l'art
expositions prestigieuses Impressionnisme, Turner, - mais rejette délibérément
toute demande d'aide à la création artistique).
Il apparaît,
malheureusement, que seules les grandes entreprises perçoivent
leur intérêt, et créent un poste, ou un service mécénat
qui établit une ligne de conduite de communication globale; il
en résulte une action incorrectement maîtrisée.
En Suisse, comme dans les autres pays européens, il est préférable,
hormis quelques grandes réalisations, de parler de balbutiement
du sponsoring. Les entreprises et les musées collaborent lors d'actions
ponctuelles, en finançant une partie des frais d'exposition, de
publication de catalogues, par exemple l'exposition Pradier à Genève
avec l'American Express; les donations, elles, proviennent pour la plupart
de personnes privées qui refusent généralement d'être
nommées.
M. Lapaire, directeur
du Musée d'Art et d'Histoire, sollicite de façon ponctuelle
des entreprises qui aident à la diffusion de la culture. L'apport
est encore très maigre et dépend surtout de rapports personnels
liés directement avec les chefs d'entreprise. Pratiquement toutes
les banques constituent, avec plus ou moins de bonheur et de sérieux,
des "collections de tableaux" sans que l'on puisse véritablement
parler de politique d'entreprise; un phénomène qui n'est
pas étranger à l'absence de dégrèvement fiscal
des oeuvres d'art.
Dans le secteur d'aide à la création, la Banque cantonale genevoise et son prix
annuel pour l'art contemporain ont fait des émules: ainsi sont
apparus les Prix Micheline B. pour les arts appliqués, ou le Prix
Nordmann pour les artistes installés à Genève. Cartier
a fait appel àdes artistes de renommée internationale pour
son nouveau centre près de Fribourg, Rolex et Caran-d'Ache aménagent
des lieux d'expositions dans leurs locaux, ce sont des exemples encore
trop rares. Chez nous les multinationales ne relaient pas l'information
concernant leurs activités, tandis que les petites et moyennes
entreprises se sentent peu concernées par ce domaine dont elles
ne pensent pouvoir tirer un avantage notable. M. Perrin estime qu'il appartient
aux pouvoirs publics de les informer: "L'impulsion vient d'en haut,
Si un homme politique mettait un point d'honneur à féliciter
personnellement un chef d'entreprise en matière de mécénat,
les médias ne manqueraient sans doute pas d'en parler.
"Le plus important
est donc, avant tout aménagement fiscal, de générer
un esprit mécénat. C'est-à-dire que tout le monde
doit se sentir concerné par le domaine culturel. Il est de notre
devoir moral de préserver les oeuvres du passé qui figurent
les racines de notre civilisation. Il est de notre devoir moral d'aider
à la diffusion de la culture et de soutenir les grandes entreprises
culturelles"
Art contemporain
L'art contemporain
occupe dans ce domaine une place particulière. Tout en récupérant
plus de 40 % des fonds destinés aux arts plastiques, il n'a pas
l'heur de plaire au grand public. Si 100 000 visiteurs se rendent à
la FlAC à Paris ou 55.500 à la Foire d'Art de Bâle
plus' de 200 000 affluent à Bâle pour les Nymphéas
ou 150 000 à la Villa Favorita pour Goya.
Le grand public reste toujours attaché une notion du "beau";
n'ayant pas suivi l'évolution, il ne trouve pas dans l'art contemporain
les réalisations conformes à ses attentes.
"La notion d'oeuvre
d'art s'est transformée et ne correspond plus à l'art tel
qu'il était traditionnellement perçu. Cette mutation se
caractérise par une rupture. Auparavant l'oeuvre d'art constituait
un objet de délectation rare et respecté. Aujourd'hui, à
l'obsession du "contenant" succède une étape nouvelle
avec la priorité donnée au "contenu" qui s'exprime
par une recherche multi-directionnelle: il n'est plus question de reproduire
inlassablement un modèle de beauté, mais de faire passer
un message, ou un cri".
L'important réside
dans la démarche intellectuelle dont le maître mot est la
nouveauté. Dans ces métamorphoses les manifestations de
l'art contemporain' se montrent parfois inquiétantes. Comme l'écrit
Gramsci: "l'ancien se meurt et le nouveau ne parvient pas avoir le
jour; dans cet interrègne surgit une grande diversité de
symptômes morbides".
Il ressort des différents critères de sélection des
oeuvres, que l'art contemporain s'adresse avant tout à des acheteurs
qui possèdent une "culture artistique". Or seuls quelques
initiés, constitues aussi en chapelles intellectuelles, la possèdent.
Une situation que
la majorité des galeristes entretiennent dans leurs galeries situées
volontairement en retrait, à l'accès très privé;
ils prétendent s'adresser avant tout à un public restreint
d'initiés. Un mépris du public, qui contribue à l'éloigner
de cette création.
Les initiés, eux, s'arrachent les oeuvres d'artistes cotés:
Christie's, le plus actif en art contemporain, a multiplié son
chiffre par cinq entre 1979 et 1985, établissant du même
coup des records pour des oeuvres d'artistes vivants: 1,98 million de
dollars 1984 pour De Kooning ou 1,32 million de dollars 1986 pour le sculpteur
David Smith (L'Impact, février 85 et septembre 86).
La base des acheteurs demande à être considérablement
élargie, la dynamisation du marché passe tout d'abord par
le soutien qui sera apporté aux expositions, principal outil de
promotion de l'art. Le mécénat oxygénera et stimulera
la création, tout en permettant de rompre les barrières
érigées par les chapelles intellectuelles, les entreprises
n' adoptant pas toutes les mêmes critères de valeur.
Les choix
Le mécénat
est adapté à toute catégorie d'entreprise, sa réussite
se mesure non pas à son volume, mais à son efficacité.
Le choix est donc l'élément essentiel qui permet l'adéquation
parfaite avec les objectifs fixés.
Talent et réputation n'étant pas toujours synonymes, le
chef d'entreprise doit veiller à ne pas tomber dans le piège
d'un engouement artistique injustifié. Pour cela, il doit s'entourer,
comme c'est le cas aux Etats-Unis, de responsables ayant de réelles
connaissances culturelles.
"Une action de mécénat qui ne répond pas à
la stratégie de l'entreprise est le fait d'une mauvaise gestion.
Situé au plus haut niveau de la gestion d'une entreprise, il devient
logique que le choix de l'action à entreprendre dépende
de ceux qui la dirigent: les chefs d'entreprise. La notion d'engagement
moral, culturel et social vis-à-vis de la société
est capitale. Pas question d'agir au hasard... l'enjeu est trop important".
Les résultats
"En
matière de mécénat, le contrôle des résultats
est identique à celui des autres techniques de communication en
terme d'Image et de Notoriété. Si les retombées presse
sont quantifiables, traduites en coût d'équivalence avec
l'achat d'espace et que les études de marché peuvent permettre
d'évaluer les "points" de notoriété acquis,
ce n'est qu'à moyen ou à long terme que l'entreprise appréciera
ses résultats. "L'entreprise percevra, à très
court terme, les conséquences de son action dans tous les autres
cas: la motivation du personnel est immédiatement perceptible,
la possibilité d'implantation rapide sur un nouveau marché
également."
Enfin la quantification des résultats est la raison d'être
des stratégies commerciales.
Voilà de quoi éliminer à tout jamais l'idée
que le mécénat d'entreprise est un investissement à hauts risques.
Jacques Magnol. L'Impact
février 1987.
Principale source:
Rapport de M. Alain-Dominique Perrin, Président de Cartier, établi
à la demande de M. Léotard, Ministre de la Culture, France,
1986.
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