Marguerite Motte
Comissaire-priseur et marchande de tableaux

«Audace dans l'achat, patience dans la vente; le temps ne compte pas», telle était la devise de Nathan Wildenstein dont la société, maintenant américaine, est devenue la première société au monde de commerce d'objets d'art. La revue Feuille précise que «c'est la patience et l'endurance du grand financier alliées à l'outrecuidance du joueur de poker qui signent la résussite dans la profession de marchand de tableaux». Ceux-ci sont cependant loin de souscrire à l'idée du public qui attribue au marchand la paternité de la notoriété d'un artiste en vogue.
Marguerite Motte qui, après avoir été la première commissaire-priseur en Suisse, en 1954, a organisé des ventes de tableaux modernes et exploite actuellement une galerie très prisée à Genève, avoue humblement que le marchand se trompe souvent. «Une galerie peut, grâce à ses expositions, aider à faire connaître un nom, mais elle n'est pas en mesure d'affirmer que l'on parlera encore de lui dans cinquante ans; les périodes fauve, cubiste ou surréaliste, par exemple, ont acquis leurs lettres de gloire grâce au public et le recul du temps a prouvé qu'il ne s'était pas trompé. Le marchand ne parle en général que des peintres connus qu'il a découverts mais ceux-ci ne représentent qu'une faible partie de ses recrues; sur cent cinquante tableaux de peintres jeunes avec qui je travaillais, un faible nombre a connu une renommée internationale. Vollard a fait la même chose puis Durand Ruel qui, à côté de l'équipe des grands tels Claude Monet, Pissarro, Sisley ou Degas, présentait aussi Loiseau, Maufra ou d'Espagnat qui se sont révélés par la suite être de deuxième catégorie.
Le temps seul permet de déterminer si un tableau vieillissant est un chef-d'aeuvre ou non; seul, il est difficile à juger mais placé dans un environnement particulier, il doit faire apparaître ses qualités: ainsi un Giacometti peut cohabiter avec un peintre ancien de la même façon qu'un de Staël et une oeuvre de la Renaissance tandis que dans certains cas l'opposition est flagrante».

Jean Rolle, "La gravitation enfin expliquée", huile sur toile, 81 x 81 cm.
Le succès d'un marchand dépend naturellement de sa formation artistique, de son propre goût, mais aussi des relations qu'il a su nouer et d'une bonne part de chance. Madame Motte bénéficia, par son amitié avec Jacqueline Ansermet, de l'appui de Maurice Barraud qui lui enseigna les rudiments du métier puis lui confia l'organisation de sa première exposition. Son séjour à Paris, lorsqu'elle fréquentait l'Ecole du Louvre, lui permit de rencontrer Georges Wildenstein qui, séduit par son enthousiasme, en fit sa représentante en Suisse vers 1952; tous les grands tableaux qui revenaient d'Amérique prirent alors le chemin de Genève.
Lancée, elle allait alors voler de ses propres ailes et présenter les artistes les plus importants tels Maillol, Picasso, Lurçat, Morisod, Van Dongen, Vuillard, Rouault, ainsi que ceux dont elle s'occupait personnellement: Roger Lersy, Michel Mousseau, Luc Simon, Michel Ciry ou Maurice Brianchon.
Outre ce succès, une autre rencontre allait la faire connaître internationalement: «L'absence en Suisse de ventes publiques d'art moderne avait frappé Maître Bélier, un grand commissaire priseur parisien, qui me poussa à les organiser en 1954, une époque où Genève ne comptait que six galeries! Les grands tableaux attirèrent de grands collectionneurs comme Niarchos ou le Baron Thyssen avant que le centre du marché ne se déplace aux Etats-Unis où les prix atteignent une telle démesure.
Cette expérience malheureusement interrompue par un très grave accident m'a offert la connaissance des métiers de commissaire priseur et de marchand, ce qui est particulièrement rare, mais la réussite commerciale n'est pas la seule source de plaisir de la profession; j'aime trouver un artiste qui a du talent, m'occuper de jeunes qui en valent la peine comme en ce moment Bodjol, Jean Roll, Kijno Ou Vaquero fils.
La sélection des jeunes peintres est une des plus grandes difficultés: rien ne permet d'affirmer qu'un jeune peintre de 25 à 30 ans fera encore de la peinture à 35 ans, on ne peut deviner non plus quelle sera son évolution; seules les qualités de maîtrise technique se discernent le plus facilement car l'artiste a besoin d'une formation primaire qui lui fournira les bases indispensables: les proportions d'un visage, d'un personnage, les mesures d'un paysage, la composition, etc., toutes notions qu'il doit apprendre avant de partir seul et donner libre cours à l'expression de sa personnalité.
Les jeunes veulent malheureusement aller trop vite, ils oublient que la peinture est de longue haleine; rarissimes sont les artistes qui ont atteint la célébrité à 35 ans. Ce mal du siècle influe sur les prix qu'exigent des jeunes trop gourmands alors qu'il serait normal de trouver leurs aeuvres entre 1000 et 1500 francs, une base de départ qui facilite la vente et autorise l'augmentation future tandis que l'artiste obligé de baisser ses prix voit son avenir singulièrement compromis. L'exemple des Etats-Unis n'est pas applicable chez nous pour de simples raisons de densité de population: les cotes augmentent face à la très forte demande et le change ne peut être appliqué car les Américains dépensent approximativement un dollar comme nous un franc.
La recette du succès ne réside, comme à l'accoutumée, que dans le travail; la peinture demande à être travaillée tous les jours. Picasso n'a pas toujours réussi, il y a de mauvais tableaux de Cézanne comme de tous les peintres mais, par exemple, chez Klee ou Picasso on sent que l'homme n'est jamais entièrement satisfait, qu'il cherche toujours.
Actuellement, je constate que rares sont les jeunes peintres doués d'imagination qui ne se contentent pas d'exploiter inlassablement la même idée qui marche. Le vrai peintre reste toute sa vie un apprenti qui se cherche. Son marchand le dégage des obligations commerciales en maintenant les contacts avec une clientèle souvent fidèle grâce aux conseils éclairés qu'il lui prodigue».
Jacques Magnol - L'Impact - février 1986
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