Art constructif et concret

 

Musées, Fondations, Galeries

 

"Il y a ceux qui créent l'art, mais aussi ceux qui le collectionnent avec cohérence". G. Honegger

Gottfried Honegger explique précédemment, avec modestie "il est difficile à un artiste, qui a confondu sa vie et son oeuvre entières dans la même volonté de marquer en bien son époque, de ne pas se sentir quelque peu aigri par l'indifférence de ses contemporains".

Est-ce ce ressentiment qui prélude au surgissement récent de fondations, liées à l'art et aux artistes de l'art construit et concret : la Fondation pour l'art construit et concret de Zùrich, inaugurée en 1987, la Fondation pour l'art concret de Reutlingen, près de Stuttgart, toutes deux fortement marquées par la vision utopique de Honegger lui-même, la Fondation Camille Graeser à Zùrich, la Fondation Richard-Paul Lohse, àZûrich, et, tout dernièrement, la Fondation Max BilI... sans compter les associations Pro, à Dortrecht, en Hollande, et Repères, à Paris, ou un projet similaire en Espagne, centres de documentation sans salles d'exposition fixes?

Les remarques que nous développons derrière cette question ne sauraient ignorer l'exemplarité du Musée Sztuki à Lodz, en Pologne, premier témoin depuis 1931 de ce que furent les recherches en art abstrait et concret russe et polonais, ou de cette " Société anonyme " que Katherine Dreier faisait fonctionner aux Etats-Unis, anti-chambre du Museum of Modem Art de New York, depuis 1920, grâce au patronage de quelques grandes fortunes américaines.

La récente évolution politique polonaise, l'ouverture des musées et des archives soviétiques ne peuvent que réévaluer quelque chose de l'enjeu de ce qui fut une prise de conscience de l'artiste face au - puis très vite dedans - mode industriel, social, politique et intellectuel du XXe siècle. Certains l'ont bien compris, intellectuels ou artistes, qui créent des diversions récupératives en se contentant de manipuler des concepts purement plastiques ou philosophiques, en intitulant cela "le retour à l'ordre"

Cet arrêt sur trois fondations raconte des ténacités des échanges aussi, des collections d'oeuvres, de documents des mises à l'épreuve, des dons, des solidarités et des générosités, des allers et retours, des hésitations, peut-être aussi des paradoxes. Malevitch avait pensé, en 1927, donner tout son oeuvre à un musée qui aurait été à Varsovie. Les conditions politiques en décidèrent autrement. Et notre monde s'affaire aujourd'hui, pays de l'Est et de l'Ouest confondus, à réparer cet abandon et cette dispersion. N'est-ce pas le souci qui devrait prévaloir à toute réunion d'oeuvres, collection ou fondation, c'est-à-dire tenter de (re) constituer la perspective historique, sociale, politique, esthétique dans laquelle une oeuvre s'inscrit exemplairement comme innovation et qui pousse un individu et une société à avoir toujours plus de conscience. A inventer et à créer.

Mais pour qu'une fondation ne soit ni un sanctuaire ni une revanche, il importe aussi de savoir projeter les oeuvres dans une histoire qui leur succèdera. C'est Honegger qui préconise que les collectionneurs soient des partenaires à part entière des fondations : "il y a ceux qui créent l'art, mais aussi ceux qui le collectionnent avec cohérence, comme une vie, comme une création d'eux-mêmes ". Et d'impliquer encore, dans sa vision d'une fondation d'art constructif, l'art conceptuel et minimal.

Art constructif et concret, prophète en son pays?

Une rapide enquête auprès des musées suisses donne le bilan suivant:

- Kunsthaus, Zurich : continue d'enrichir une collection d'art concret et construit, avec des achats ou donations récents d'oeuvres de Van Doesburg, Mondrian, Glattfelder, Honegger, Vordemberge-Gildewart, Baumeister; gère également l'héritage de la collection Glarner par des prêts à certains autres musées (Grenoble, Lucerne, Lugano); bonne collection permanente d'oeuvres d'Albers, Bih, Taeuber-Arp, Lohse, Graeser, Loewensberg..

- Kunstmuseum, Berne: a acheté, entre 1983 et 1986, des oeuvres de Gorin, Albers, BilI, Glarner, Graeser, Jensen, Lohse, Itten, Vordemberge-Gildewart, Glattfelder, depuis une importante exposition, en 1983, H.-CH. Tavel commissaire, intitulée Sprache der geometrie (la langue de la géométrie).

- Kunstmuseum, Bâle: a hérité de la donation Arp, complétée par une vingtaine d'artistes constructifs, dont Lohse, Bu!, Glarner. Herbin... C'est àBâle que fut organisée la première exposition "Art concret", en 1944... Semble s'en contenter.

- Kunstmuseum, Winterthur: bien que son directeur, Rudoîf Koella, soit membre du comité de la fondation Camille Graeser, la collection du musée ne compte que quelques artistes qui nous intéressent ici : Bih, Lohse, Graeser, Loewensberg, Gorin, Hélion, Losinger-Ferri, Granwehr... dont beaucoup de dons ou de dépôts. Les derniers achats remontent à 80/82.

- Kunsthaus, Aarau: une vision intimiste à l'aide de quelques pièces.

- Kunstmuseum, Saint-Gall : une minuscule collection, mais toute fière d'une exposition Sophie Taeuber-Arp dés les années 60!

- Kunstmuseum, Lucerne: quelques oeuvres, mais un fleuron : une rétrospective Lohse en 1985!

- Kunsthaus, Zug : bien que de sensibilité surréaliste, cette institution peut afficher, comme en ce moment, quelques expositions d'artistes concrets Nelly Rudin (Suisse) et Bob Bonies (Hollandais).
En conclusion, peu de développements cohérents de collections d'art concret, cette tendance ayant surtout pour base la ville de Zûrich.

- Musée des beaux-arts, La Chaux-de-Fonds: une partie de la collection des années 50-60, dédiée à l'abstraction, fait précisément place aux tendances géométriques, mais avec les faibles moyens (40.000 FS de budget annuel) d'une ville durement touchée par la crise horlogère. Pas d'art concret, mais des oeuvres de Morellet, Mosset, Manz, Floquet...
Edmond Charriére, son conservateur, poursuit la ligne initiée par son prédécesseur jusqu'à l'amener à une certaine actualité en donnant place aux jeunes néo-géos.

Fondations

Fondation pour l'art construit et concret
(Stiftung fûr konstruktive und konkrete kunst, K.K.K.
Seefeldstrasse 317 . 8008 Zûrich (01) 53 38 08

Fondée en 1987 en grande partie grâce au projet et à l'obstination du peintre Gottfried Honegger et de Willy Rotzler pour amplifier la vocation sociale de l'art construit et concret, la K.K.K. a aussi vu le jour, dans une usine de la proche périphérie de Zûrich, grâce àla solidarité populaire d'une centaine de particuliers qui se sont engagés à verser mille francs suisses durant cinq ans, et aux diverses participations de près de deux cents entreprises, sans compter la ville qui a offert quelques facilités immobilières.

Le public a suivi, puisque ce ne sont pas moins de vingt mille visiteurs qui ont attentivement suivi les premières expositions à la K.K.K., confirmant par ailleurs l'intérêt que lui portent certaines entreprises: Daimler-Benz a financé la publication d'un catalogue la Société suisse de réassurance a choisi de sponsoriser le programme de promotion de la K.K.K. pour célébrer son 125e anniversaire. Gianni Rusca, actuel président de la Fondation pour l'art construit et concret, explique que l'art construit a besoin d'être expliqué au public; c'est pourquoi il veut privilégier les expositions didactiques, pédagogiques, enrichies de visites guidées et de conférences, et suivre une politique d'échanges avec d'autres institutions spécialisées, telle la Fondation de Reutlingen. Le retour aux sources (BilI, Lohse, Itten...) est donc fréquent, mais les générations suivantes, zurichoises (Glattfelder, Mauboules, Rudin, Metalli, Augsburger...) ou étrangères, voire des prolongements vers l'art minimal, ne sont pas écartés pour autant.

Les salles d'exposition de la K.K.K. occupent près de 1300 mètres carrés - la K.K.K. ne possède pas de collection propre - dans un style dépouillé qui correspond à la rigueur de l'esprit des peintres et sculpteurs de l'art construit. Après une exposition de Carlos Cruz-Diez (mars-mai 1989), IC K.K.K. ~ontre ~usqu'àfin juin 1989) cinq " anciens "delagénéra tion de l'art construit : Gisela Andersch, Vera Haller, Jenny Losin ger-Ferri, Hedi Mertens, Elsy Wiskemann.

Fondation pour l'art concret
(Stiftung fûr konkrete kunst)
Lederstrasse 22
(RFA) 7410 Reutlingen ; 07.121-37 03 28

Il aura fallu moins de deux ans pour que cette fondation, née d'un projet des frères Manfred et Albrecht Wandel, voit en 1988 le jour avec l'appui du Land et de la Ville de Baden-Wurtemberg, et se déploie progressivement dans les 5000 mètres carrés de locaux de l'ancienne usine des Wandel.
Si Albrecht Wandel continue à diriger l'usine familiale de machines de précision, Manfred Wandel, ancien architecte - principalement d'universités et de cliniques sur les budgets de construction desquelles les lois allemandes octroient 1,5 % pour l'intégration d'oeuvres d'art -' a décidé de se consacrer exclusivement à la fondation, et à sa vocation de montrer l'art concret européen, en complément de la collection Wandel qui y a été intégrée (oeuvres des maîtres: Vantongerbo, Glôckner, Heurtaux, Metzinger; génération des années 60 : Aubertin, Morellet, W. Baumeister, U. Erben, A. Fleischmann, Honegger, Dadamaino, Gastini, Spagnub cinétisme : Soto divers : de Hartung à Federle...).

Assisté de l'historienne d'art Gabriele Kûbler, Manfred Wandel y organise des activités diversifiées qui replacent l'art concret et constructif dans des situations vivantes et de réflexion : exposition personnelle de B. Aubertin confrontation entre les classiques de l'art concret (\,antongerloo) et la monochromie d'Yves Klein ou de Gottfried Honegger, ou d'icônes russes et d'art pré-colombien, dogon ou ashanti avec des peintures de Willi Baumeister.
La fondation montre actuellement une exposition thématique, la Fin de la composition, avec des oeuvres de Morellet, Honegger, Aubertin, Soti, Lenk - spécialement créées et certaines offertes par les artistes -' mais aussi de Kohusis, Schuler, Zono, Stankowski, en même temps qu'une exposition de la collection d'art construit de Sybil Albers-Barrier (Bih, Sol LeWitt, Morellet, Manzoni, Lohse, Fruhtrunk, Richter, Vordemberge-Gildewart, Honegger, Uecker, Dadamaino, Schoonheven, Calderara, Buren, Toroni, Nemours...) jusqu'au 10 septembre 1989.

La fondation veut organiser trois à quatre fois par an des expositions d'au moins deux mois. Une salle d'exposition permanente, des ateliers d'artistes, une bibliothèque (complétant la bibliothèque spécialisée des Wandel, offerte à la fondation) s'ouvriront successivement dans les prochains mois pour conquérir la totalité des 5 étages de l'usine.
Le réaménagement très simple des espaces (longue salle centrale complétée par de petites salles latérales) confère au lieu une qualité qui coïncide concrètement avec le caractère élémentaire et expérimental de l'art construit. On soulignera l'appui et la compréhension que la ville de Reutungen (ville prospère vouée à l'industrie textile) et le Land ont su apporter à cette initiative privée comme Si, enfin, dans ce cas particulier, une population et des institutions se reconnaissaient dans la sens~bilité de l'art construit et concret.

Fondation Camille Graeser
Steinhaldemstr. 49
(CH) 8002 Zûrich (01) 201 55 00

Camille Graeser quitta l'Allemagne en 1933, après avoir participé aux activités du Werkbund, auprès de Mies Van Der Rohe, en tant qu'architecte d'intérieur et décorateur. Installé à Zûrich, Graeser se préoccupa surtout de la surface du tableau (surface à deux dimensions qu'il s'agit de structurer par un quadrillage régulier accueillant des formes élémentaires et des couleurs en nombre généralement limité). La simplicité constructive de son oeuvre le place évidemment aux côtés de Max Bih, Richard Lohse et Verena Loewensberg, dans l'art concret zurichois.

La Fondation Graeser, née en 1981 à l'initiative de sa veuve, aidée d'un comité réunissant Willy Rotzler, historien d'art, Anne Rotzler (galerie Gimpel-Emmerich, Zùrich), Heinz Teufel (galerie d'art concret à Cologne) et Eugen Gomringer, professeur à Dùsseldorf, poète et théoricien concret (auteur d'une monographie sur Camille Graeser parue en 1968, Ed. Niggli), bientôt rejoints par Rudoîf Koella, directeur du Kunstmuseum de Winterthur, gère une collection d'une centaine d'oeuvres (peintures, sculptures, dessins, pièces de mobilier et design) en les prêtant à des institutions ou en les incorporant à des expositions rétrospectives d'art concret.

La fondation s'attache aussi à publier des catalogues complets de l'oeuvre de Graeser (dessins, déjà publié oeuvre gravé, en cours; design et architecture d'intérieur, peintures et monographie en projet). Par un prix annuel, la fondation encourage des oeuvres ou initiatives en faveur de l'art construit (Nelly Rudin, qui vient d'exposer àla Kunsthaus de Zug, galerie Anne-Marie Verna à Zùrich, et Rudi de Crignis, jeune artiste zurichois travaillant à New York, ont été les lauréats cette année).

La fondation dispose d'un espace de 120m2 à Zürich.

 

DENISE RENE

GALERIE DENISE RENE, PARIS

"J'ai commencé à défendre l'art constructif dès 1945, à contre-courant, alors, de toutes les modes figuratives et informelles. Ce ne fut pas toujours facile, et cela reste encore une aventure mais je crois que cet art est en train de connaître une véritable explosion.

Il y a peu de temps, j'étais à Moscou; j'ai vu là-bas beaucoup de jeunes artistes qui découvrent les suprématistes et les constructivistes - surtout El Lissitsky, Popova, Taltine, Rodtchencko... Comment expliquez-vous que dans une telle période d'ouverture politique et culturelle, ils fassent le choix d'un art abstrait, rigoureux et précis, plutôt que d'un lyrisme existentialiste? Tout bouge aussi aux Etats-Unis je viens d'apprendre qu'après les " néo-géos",le nouveau mouvement qui se profile s'intitule le " néo-constructivisme" C'est un signe d'autant plus encourageant que les Américains ont occulté pendant près de 20 ans toute forme d'art constructif. Ils ont ignoré Albers pendant 15 ans avant de le considérer maintenant comme un héros. L'art abstrait et construit est une constante qui n'a jamais disparu, c'est une base de la création artistique, et ce retour à lui est un cycle normal.
Les vrais collectionneurs et les professionnels de l'art sérieux n'en ont jamais douté : voyez comme à Chicago, qui est une ville où les développements de l'architecture sont exemplaires, l'art constructif est présent dans les rues, dans les halls de bâtiments. Cela se retrouve aussi dans le quartier des banques, à Franc-fort, ou commence à arriver à la Défense, après plus de 10 années d'attente. A côté de la fontaine d'Agam, du stabile de Calder, ou des signaux de Takis, le projet de la tour cybernétique de Schoffer ne paraîtrait plus, aujourd'hui, un signal utopique...
Léger, Herbin, Vasarely ont rêvé de cet état d'esprit de collaboration avec l'architecture; cette ère a tardé mais nous y arrivons. Et de grandes oeuvres verront le jour Si elles sont bien conçues et travaillées à deux, entre l'artiste et l'architecte. C'est une vocation de l'art constructif que de se déployer dans la cité. J'espère que des architectes aussi perfectionnistes que Jean Nouvel vont s'intéresser davantage à l'art.

Ma responsabilité de galerie est plus que jamais à l'ordre du jour. A l'étranger, comme au Japon, par exemple, pays qui s'ouvre avec un grand intérêt à l'art construit, mais ici aussi. Pour certains artistes, tout reste à faire ; je pense à Marcelle Cahn, qui est restée trop discrète de son vivant et dont l'oeuvre la place pourtant comme un des maîtres de l'art construit, Heurtaux, Herbin qui a beaucoup souffert de l'incompréhension de ses contemporains...
Beaucoup de jeunes conservateurs ou de responsables de collections d'art, en France, ignorent encore ce qu'a été l'art construit et ses suites ; en 9 ans, la galerie n'a vendu q'une seule oeuvre - de Mortensen - aux FRAC. L'ignorance conduit à toutes les erreurs, et aux préjugés. L'art construit est créateur de nouvelles réalités, de nouveaux espaces qui excluent toute sentimentalité, mais pour autant la sensibilité."

Dossier réalisé par Jacques Magnol. Canal Suisse/Rhône-Alpes

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