Carmen Perrin
Piège et séduction

Acier, bois, polyester et caoutchouc s'opposent dans les sculptures de Carmen Perrin, qui découvre la liberté d'action sur les matériaux, tout en tenant compte de leur résistance. En s'écartant des sentiers battus de la sculpture où, généralement, les formes sont modelées ou les blocs taillés, Carmen Perrin élabore ses constructions, contrairement à l'architecture, dans un but esthétique, sans que ce terme s'apparente au décoratif, (a signification qui lui est trop souvent attribuée.
Avant le montage, les divers éléments sont totalement privés de signification, puis leur assemblage fait apparaître des formes proches de la nature, de l'animal.
«J'écris des formes avec des matériaux trouvés dans le monde industriel, mais ces recherches aboutissent à la création de formes organiques avec des matériaux inorganiques. Ce qui m'intéresse, c'est la qualité d'ouverture des formes proposées, formes par elles-mêmes, mais également perçues comme fragment d'architecture lié à l'espace. Dans les installations que j'ai découvertes lorsque j'appréhendais l'art contemporain, j'étais fascinée par ces rapports avec l'architecture; mais dans les installations, l'architecture s'assimile à un fond, un support, alors que je veux créer un objet au rapport architectural mais également une conception dans l'espace construit, ce qui, à propos de mon oeuvre, doit plus être qualifié de construction que de sculpture».

Caoutchouc, cuivre, bois et ardoise, 180x65 cm.

Acier, bois et caoutchouc. 210 x 160 cm.
Véritable habituée des fabriques et des usines, Carmen Perrin s'enthousiasme pour tout ce que l'homme a pu inventer, les machines qu'il a pu asservir pour produire des objets, si froids de caractère, mais de finition incroyablement lisse, en totale opposition avec la structure des matériaux organiques.
«Assemblés, ces éléments antagoniques proposent une réflexion, une vision nouvelle des objets intégrés dans notre environnement quotidien. Mettre en rapport, par exemple, le lisse avec l'organique, c'est mettre en rapport des matériaux avec leur contraire pour exprimer des rapports de tension dans la forme qui sont provoqués par la construction. En effet, si ma liberté d'action semble illimitée, je dois composer avec des matières qui résistent, avec des forces physiques dont je dois tenir compte.
Les matériaux mis en forme délimitent l'espace, dessinent cette forme, mais l'espace vide, les carapaces creuses, incluent le vide dans la sculpture; le vide est alors un élément concret et constitutif de la construction. »
Libre à nous de découvrir et d'interpréter ces formes piégées, ou ces pièges à l'imagination confron¬tée à l'impression de fragilité qui s'en dégage : ces éléments tendus, ces câbles, ne vont-ils pas sauter comme un piège ?
Piège du mystère des formes, de l'illusion des couleurs qui amorcent la séduction: «les matériaux indiquent des directions, suggèrent des champs de force; les couleurs entretiennent l'illusion: le bois, par exemple, j'en respecte la structure, les veines, de manière à ce que qu'il soit visible, mais je le colore afin que de loin, il prenne l'aspect d'un autre matériau, puis, que de près, la perception change; une plaque de fer peut être également noircie ou bleuie, elle n'en restera pas moins acier et conservera son identité.
Couleurs et matériaux agiront alors comme un autre piège, car l'esthétique fonctionne aussi avec l'illusion, ce qui n'est pas sans rapport avec la séduction.

Polyester, bois, caoutchouc.
Personnellement les pièces qui me touchent le plus, en général, semblent receler un secret, une ambivalence qui m'intrigue, sans tomber dans la facilité du symbolisme ou de l'anecdotique. J'aborde ainsi mon travail sans inhibition moraliste, mais en me servant de mes impressions recueillies chaque jour en ville, lors de mes voyages, de mes lectures, mes rencontres, etc., mais l'euphorie naît de cette conscience d'une liberté d'action sur les matériaux, les formes, qui traduit une autre liberté d'action intérieure. »

Caoutchouc, bois , acier.
Carmen Perrin, à 33 ans, démarre une carrière internationale depuis qu'elle fut « découverte » voici deux ans, lors d'une exposition à la Salle Crosnier, à Genève.
Genevoise, ancienne étudiante à l'Ecole des Beaux-Arts de cette ville, elle professe à l'Ecole supérieure des arts visuels, une position qui la contraint à être toujours en rapport avec des travaux individuels. «Ce qui m'oblige à faire l'effort d'avoir un regard critique, mais en stimulant l'étudiant, je me stimule également personnellement et me permets d'affiner ma pensée. »
Très remarquée lors de sa participation, avec 11 artistes romands, à la manifestation «Présences suisses à Tübingen», elle bénéficia d'un bon intérêt à la Foire de Bâle dans les stands de Pierre Huber (de Genève) et de Palazzo (de Bâle). Carmen Perrin a également exposé à Halle Sud, à Genève, en mars 86. (Voir à ce sujet son interview dans l'excellente revue d'art contemporain éditée par Halle Sud, n° 5-6.) Ses oeuvres de grande taille se négocient actuellement entre cinq et huit mille francs.
Aucune pièce ne porte de titre afin de laisser au spectateur une totale liberté d'interprétation selon sa sensibilité personnelle.
Jacques Magnol. L'Impact - octobre 1986
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