Jackson
Pollock - Lee Krasner
Le dialogue entre deux êtres qui s'aiment est un fertilisant réciproque

L'amour oblige toutefois à des concessions et, dans tous les cas, nous ne parlons que des
couples d'artistes connus, l'un des membres du couple dut-il, implicitement
ou délibérément, passer au second plan.
Sandor Kuthy, conservateur au musée bernois des Beaux-Arts, dans
la série «Dialogues d'artistes - Résonances»,
propose un autre regard sur l'activité d'artistes qui choisirent
de vivre ensemble.

Lee Krasner ( 1908 - 1984 ). Photo M. A. Vaccaro, New York
L'exemple Lee KrasnerJackson Pollock est l'occasion de remarquer
que la situation dominante ne revient pas naturellement à la plus
forte personnalité, en l'occurrence Lee Krasner, mais à
la reconnaissance intuitive par l'un du génie de l'autre. Au moment
de leur rencontre, l'uvre de Krasner était plus connu que
celui de Pollock; elle ne se consacra pas moins au développement
de la carrière de son époux, pour ne reprendre vraiment
la peinture qu'après sa mort.
L'exposition de Sandor
Kuthy n'est pas une simple juxtaposition d'uvres de deux créateurs
célèbres, mais à l'image des réalisations
effectuées dans ce cadre (Camille Claudel-Auguste Rodin, Sophie
Taeuber - Jean Arp), le conservateur choisit de mettre en valeur les «résonances»
de ces dialogues d'artistes, selon une démarche naturellement en
priorité artistique, mais également psychologique et sociologique.
Partant de l'hypothèse que le dialogue entre deux personnages qui
s'aiment est source d'enrichissement, il choisit d'examiner cet enrichissement,
de considérer l'intégration de 1'apport de 1'autre dans
le travail de l'un. Mais ne confondons pas intégration avec influence;
ainsi quand Braque et Picasso regardaient leurs uvres, ils ne s'influençaient
pas, ils cherchaient des solutions.
«Il ne s'agit donc pas de les mesurer l'un par rapport à
l'autre. Comment se sont-ils enrichis mutuellement - et comment la résonance
de leur dialogue artistique nous enrichit-elle, nous » ? Voilà
les questions que se sont posées les organisateurs.
Le dialogue
artistique « permit à Pollock de «grandir», puis,
à elle, de se trouver», et l'on constate qu'à l'instar
des autres couples célèbres, c'est toujours la femme qui
choisit de rester en retrait. «Fondamental pour les deux uvres,
leur dialogue est exemplaire par son action de fertilisant réciproque,
ceci dans le cadre d'une vie de couple marquée par la lutte constante,
et finalement vaine, contre l'alcoolisme, signe évident de la détresse
psychique de Pollock».

Lee Krasner, Autoportrait, vers 1930, huile sur toile, 76.5 x 63.7 cm.
La «naissance»
du peintre qui occupe une place essentielle dans la peinture américaine,
et fut l'un des créateurs de l'expressionnisme abstrait, est le
résultat de leur union mouvementée.
En tant qu'artiste, il ne l'estimait pas son égal, mais l'homme
torturé «avait absolument besoin de cette reconnaissance
qu'elle lui accordait inconditionnellement» Parallèlement,
la rencontre avec Pollock fit douter Krasner de ses propres qualités.
Entre les historiens, qui ont vu Lee Krasner se mettre volontairement
au service de son mari, et ceux qui prétendent que c'est lui qui
l'exigea, S. Kuthy tranche et estime que le précurseur de la nouvelle
école américaine n'aurait pas pris un tel essor, vers 1938,
si sa femme avait été vraiment compétitive. Il relève
également que les problèmes sont survenus à la libération
de l'ambition personnelle de Krasner : l'aversion croissante de
Krasner à reléguer ses propres besoins pour favoriser ceux
de son mari. combinée avec les sentiments ambivalents de longue
date qu'il a exprimés envers la carrière de sa femme et
la nécessité pour lui de se distancer de l'attitude trop
pesante de Krasner le glorifiant, ont contribué indubitablement
à la débâcle finale de Pollock. Il sombra dans la
mélancolie et l'alcoolisme.

Jackson Pollock ( 1912 - 1956 ) Photo M. A. Vaccaro, New York
Sans aucun doute,
la part émotionnelle de leurs rapports a radicalement changé
Lee Krasner et Jackson Pollock tant dans leur personnalité d'artiste
que dans leur être. De diverses façons et à différentes
époques de leur union, la dynamique de couple laissait à
la fois place au déploiement des options esthétiques de
chacun, et les limitait rigoureusement. Le fait que Krasner, par sa sensibilité
féminine, ait mieux compris l'enchaînement complexe, et sexuellement
chargé, de dépendance et d'autonomie, inhérent à
toute relation d'importance, est souligné par sa prédilection,
qui date d'avant sa rencontre avec Pollock, pour les fameux vers de Rimbaud.
Leur association fut définie en termes de partenaires dans le travail,
mais une appréciation si simpliste est piégée.

Jackson Pollock, Autoportrait, vers 1930 - 1933, huile sur toile, 18.4 x 13.3 cm.
Tout examen poussé
de l'uvre de Pollock indique que, malgré son besoin de la
reconnaissance par Krasner, rien probablement n'aurait pu le détourner
de sa trajectoire inexorable. Pourquoi Krasner, contrairement à
son mari, se sentit-elle si souvent contrainte de détruire tant
de ses uvres ? Il est évident que sa conception du génie
de Pollock n'était, pour elle, pas conciliable avec ses propres
progrès».
Reste que les deux artistes ont diversement tiré profit des mêmes
expériences: la période instable de la Deuxième Guerre
mondiale fut positive pour Pollock, et négative pour Krasner, alors
que les résultats de la psychothérapie qu'ils entreprirent
plus tard (l'un pour combattre son alcoolisme, l'autre pour résoudre
les problèmes de relation créés par la dépendance
de l'autre !) furent inversés. La notion de relais reste cependant
présente, car à la disparition de Pollock, Lee Krasner poursuivit
ses recherches et créa un oeuvre bien distinct.
Seule femme du groupe
des principaux peintres des débuts de l'expressionnisme abstrait,
parmi Arshile Gorky, Hans Hofman, Franz Kline, Willem de Kooning, Robert
Motherwell, Mark Rothco, et bien entendu Pollock, elle avait parfaitement
assimilé les leçons de Picasso et les recherches de son
ami Mondrian, mais elle était dépourvue « des contraintes
et stimulations irrationnelles ressenties par Pollock».
Quand lui cherchait à communiquer son drame humain en «fonçant»
vers l'expressionnisme, elle évoluait vers une abstraction plus
théorique. C'est tout l'intérêt de l'exposition actuelle,
que d'avoir ressenti et exprimé ce dialogue d'artistes, dialogue
qui se poursuivait intimement, tant au niveau personnel qu'artistique.
L'inventeur de la peinture-acte (action painting), du jet de peinture
contrôlé (dripping), avait placé toute sa confiance
dans les capacités de jugement de Krasner, il ne pouvait donc qu'être
sensible à ses appréciations. Les tentatives de Krasner
d'expérimenter certaines techniques de Pollock, comme le jet contrôlé,
vers la fin 1947, stigmatise l'enrichissement produit par leur dialogue.
Enrichissement inégal, selon la coutume, car la reconnaissance
la plus importante revient encore à l'homme !
Jacques Magnol. L'Impact,
janvier 1990
Les citations sont
extraites de textes de Sandor Kuthy publiés dans le catalogue de
l'exposition.
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