Le retour du constructivisme

 

Les héritiers de l'art concret zurichois trouvent refuge en Allemagne

 


Anton Stankowski, "Würfel", 1951. Huile sur bois, 17x17x17 cm.
François Morellet, "La motte-croisée", 1949. Huile sur bois, 47x6x6 cm.

Au début du siècle, l'initiative artistique revenait à la Russie et au mouvement constructiviste; huit décennies plus tard, le même mouvement occupe le premier plan de la scène artistique mondiale. Aux précurseurs, Malevitch ou Kandinsky, les Etats- Unis opposent le minimal puis le tout récent néoconstructivisme. L'expressionnisme abstrait, symbole de la nouvelle Amérique libérale des années 50, aurait-il fait son temps?

En 1988, les Soviétiques décident de marquer leur retour au premier plan du marché de l'art par une vente-spectacle d'œuvres choisis par leurs soins. En avril 89, le public constate la réhabilitation de l'abstraction en redécouvrant Kandinsky à Moscou; la rétrospective Malevitch entame son tour du monde par Amsterdam et les expositions avant-gardistes devraient se succéder. Elles rencontrent d'autre part un important succès d'estime qui dépasse la volonté politique d'utilisation de la culture comme outil de pénétration et de domination. L'Europe suit la même tendance; elle vient de prendre, dans le cas de ce mouvement précis, une certaine avance avec la première rétrospective consacrée à Léon Polk Smith (L'Impact, juillet 1989) organisée par les musées de Ludwigshafen et de Grenoble.

Ce dernier, qui organisa la récente rétrospective de Lohse, possède également la plus importante collection d'art construit en France. Après plus de soixante ans d'existence et une période récente où il fut occulté par la publicité tapageuse orchestrée pour de nouvelles tendances relevant d'un néo-expressionnisme figuratif, l'art construit occupe de nouveau une place prépondérante sur la scène artistique, que ce soit selon ses critères les plus stricts ou selon les mouvements qui en sont issus, tel le minimal par exemple.

Le marché s'y est rapidement adapté et les marchands, qui n'avaient point cédé aux exigences de la mode, virent leurs efforts récompensés lors de la vingtième Foire de Bâle, en juin dernier. Aucun autre mouvement dans l'art du XXe siècle n'est resté aussi vivant et n'influença tant de secteurs créatifs que l'art construit, notait Willy Rotzler; son influence est indéniable dans la peinture, la sculpture, l'architecture, le dessin industriel, la mode ou la publicité. De fait il existe depuis l'Antiquité et s'est continuellement développé, tant au Moyen Age qu'à la Renaissance, avant de devenir un courant majeur à la fin du XVIIIe avec le néoclassicisme. Il se poursuivit au XIXe avant de s'épanouir au tout début du XXe siècle.


"Willi Baumeister, "Faust und Phantom", 1953. Huile sur carton, 100x130 cm.

L'art construit réapparaît à chaque période d'incertitude et le regain d'intérêt actuel correspond à ce besoin de retour à une forme d'expression plus rigoureuse qui suit une période de débauche plastique provoquée par ce que certains ont qualifié de "trop de liberté en art". On ne s'étonnera donc pas de voir à nouveau la géométrie constituer le squelette de nombre de styles d'expression actuels. Différence essentielle toutefois, le contenu politique a disparu, certainement pour cause d'une relative paix politique, économique et sociale, dans les pays où le mouvement se développa vigoureusement, tels la Hollande, l'Allemagne, l'Autriche et la Suisse.
En Russie, de 1912 à 1920, le constructivisme d'artistes tels Tatline, Lissitzki, avec les frères Gavo et Antoine Pevsner - auteurs du manifeste réaliste de 1920 - donna à l'art une dimension de force sociale, spirituelle et esthétique qui se répandit dans toute l'Europe et influença tous les secteurs de la vie. De manière révolutionnaire, le constructivisme visait à changer l'environnement ET la société.

Les limites plastiques, elles, étaient atteintes par Malevitch avec l'utilisation des formes géométriques simples du carré et du cercle avant d'aboutir au "Carré noir sur fond blanc".
Des recherches qui n'étaient pour Lénine que l'expression d'un infantilisme de gauche nuisible. Au moment de la NEP, début 1920, les artistes durent adopter la forme du réalisme socialiste ou s'exiler. (Paradoxalement, pour des raisons qui ne sont toujours pas élucidées et après avoir déclaré la fin de la peinture, Malevitch s'en est retourné à la figuration et Kandinsky réalise des toiles abstraites jusqu'en 1920. Comment ont-ils pu s'exprimer par un style qu'ils estimaient dépassé?)

L'intensité des contacts entre Paris et Moscou, dans les années 10, avait permis la diffusion de ces idées; puis l'idéal mathématique fut magnifié par l'apport d'un Mondrian et d'un De Stijl, avec Van Doesburg, Vantongerloo et Van Rietveld, dont les compositions influencèrent tant 1' architecture et les arts appliqués. On doit à ce dernier la diffusion de l'abstraction géométrique qui trouva un terrain particulièrement favorable aux Etats-Unis avec Fritz Glarner, Balcomb Greene, Willem de Kooning, Evsa Model, Leon Polk Smith ou Ellsworth Kelly. Avec Calder on mesure à quel point certains ont pris leur liberté et créé un style d'expression plus libre. L'apport idéologique s'est peu à peu estompé pour être nié par Kelly, par exemple, qui a toujours prôné la libération de tout système idéologique.

Malevitch a adhéré à la conviction de l'unité de la totalité du monde, l'inspiration de Kandinsky vient des littératures mystiques et symboliques et plus spécialement du poète Stefan George, du dramaturge Maeterlinck et du théosophe Rudoîf Steiner, celle de Mondrian doit beaucoup à sa lecture du théosophe M.J.H. Schoenmakers, etc. Toutefois, c'est en Suisse que s'achève le parcours politique avec le développement de l'art concret qui représenta la dernière utopie artistique: croire à une mise en ordre du monde.
"Anno dada", des poésies de Kandinsky, furent récitées pour la première fois au Cabaret Voltaire à Zurich et le public les accueillit par des hurlements préadamites. Les dadaistes étaient l'avant-garde combattive de la poésie concrète.

Zurich allait devenir le centre de l'art concret, grâce à l'influence d'artistes théoriciens, tels Max Bill, ancien élève du Bauhaus et premier directeur (en 1950) d'une Hochschule fùr Gestaltung à Ulm, Richard-Paul Lohse (1902-1988) qui essaya de " composer un tableau avec les éléments fondamentaux qui sont les plus simples possibles: carrés, lignes, bandes, utilisant un rapport entre la structure et le cadre du tableau", le Carougeois Camille Graeser et Verena Loewensberg.
Lohse qui fut également le fondateur de l'association d'artistes helvétiques Allianz, en 1937, qualifiait ses tableaux de " démocratiques" car ses carrés, tous identiques, sans hiérarchie, aux formes et aux couleurs interdépendantes, représentaient un modèle politique, un modèle d'organisation sociale.
Ce mouvement zurichois fut le seul mouvement né en Suisse qui eut une réelle incidence internationale. Tenu d'une main de fer, depuis les années 30, par ses créateurs, Bill, Lohse, Graeser, le groupe a imposé sa marque sur plusieurs décennies d'art construit. Son emprise s'étendit jusqu'au Brésil, dans les années 50, où la poésie, la peinture et la sculpture " concrète" avaient un contenu politique (comme dans toute l'Amérique du Sud en crise) plus important encore qu'en Allemagne ou en Suisse. Parmi les plus importants protagonistes citons Lygia Clark ou Mary Vieira qui s'installa par la suite à Bâle.

L'art concret a concerné également quelques Bernois et quelques Bâlois, mais sans essaimer véritablement en Suisse. Seul un petit groupe reste fidèle aux préceptes édictés par les fondateurs. Ainsi Rita Ernst, Marguerite Hersberger, Nelly Rudin, Roland Jung ou Hansjôrg Glattfelder sont-ils les plus connus, sans toutefois arriver à une réelle reconnaissance internationale, pour des raisons qui tiennent tant au manque de dynamisme de leurs marchands qu'à leur trop grande dépendance par rapport à leurs illustres prédécesseurs. Le reste du troupeau artistique a, lui, suivi selon les règles immuables de l'histoire de l'art: au départ quelques créateurs innovent, d'autres apportent quelques variantes puis suivent les écoles qui montrent une certaine dégénérescence, un abâtardissement très rapide.

En Suisse, la tradition géométrique, voyant les Alémaniques succomber aux joies du néo-expressionnisme, s'est déplacée vers l'ouest, reprenant corps sous l'égide d'un petit groupe connu sous le nom de néo-géo. Le groupe qui s'inspire des techniques de marketing des nouveaux décorateurs américains se devait d'entretenir quelques velléités intellectuelles susceptibles de leur offrir une certaine légitimité. Il s'est donc nourri des analyses des nouveaux philosophes sur l'incapacité de l'art à se renouveler, l'avènement de l'ère du simulacre, en bref sur la période de stagnation dont ils sont les porte-drapeaux.
Leur considération est alors intéressante pour sa valeur de témoignage. En fait, s'ils connaissent les expériences de leurs prédécesseurs, ils tendent à les renier, recherchant simplement dans l'abstraction géométrique un cocon sécurisant, un artifice apte à masquer leur incapacité d'innovation. La notoriété locale relative du mouvement romand tient à son infiltration réussie des organes de promotion publics: prix, bourses, commandes publiques, un phénomène engendré par une absence de politique culturelle, le besoin de faire régional à tout prix et du désintérêt quasi total du public.

En Suisse, les principales collections se trouvent à Zurich et à Berne. Les lacunes des institutions moins importantes dépendent toujours des budgets d'acquisition ridicules qui leur sont alloués, mais aussi du désinvestissement de nombre de conservateurs au profit de l'accueil d'événements grand public. Devant tant d'incompréhension, les acteurs de l'art construit se sont alors tournés vers le soutien qu'ils pouvaient raisonnablement espérer: celui de leurs collectionneurs. Ainsi sont nées, et particulièrement sous l'impulsion de Gottfried Honegger, les deux seules fondations existant en Europe: la Fondation pour l'art constructif et concret de Zurich, ouverte en 1987 (voir L'Impact, octobre 1987) et la Fondation pour l'art concret de Reutlingen (près de Tùbingen), objet de notre présentation actuelle, créée en 1988.

D'autres centres ont une activité liée au constructivisme mais hors le centre spécialisé de documentation Pro, dans la ville hollandaise de Dordrecht, les autres fondations sont le plus souvent destinées à perpétuer le souvenir de leur fondateur: les fondations Camille Graeser, Max Bill, Richard-Paul Lohse, toutes à Zurich, ou celles créées par Vasarely, entre autres.

La création du centre de Reutlingen est due à l'initiative d'un collectionneur, Manfred Wandel, qui a constitué, entre autres, une des plus belles collections d'œuvres de Morellet qui existe, y compris des pièces d'Aurélie Nemours, de Gottfried Honegger, et des principaux acteurs de l'art concret.
Une telle collection, constituée par un homme qui s'y consacre totalement, est inéluctablement vouée à trouver refuge dans une fondation. Comment peut-on en imaginer la dispersion? Les collectionneurs d'art construit s'identifient souvent au cheminement intellectuel des artistes qu'ils suivent et se distinguent des spéculateurs qui alimentent les chroniques des salles de vente aux enchères tels Patino ou de Polo, pour ne citer que les plus récents.

En choisissant la profession d'architecte, Manfred Wandel prouvait déjà son attirance pour une forme d'art dont il étudia la philosophie; l'activité qu'il déploya avec succès dans la construction d'universités, d'hôpitaux et autres édifices publics lui permit d'établir de nombreux contacts avec les artistes dans le cadre du 1,5% dévolu par les lois allemandes sur le budget des commandes publiques en faveur du déploiement de l'art dans l'environnement du citoyen. De ses nombreux contacts avec Gottfried Honegger, le créateur de la fondation zurichoise, Manfred Wandel, a retenu le concept d'une collection qui constitue la base d'un centre où seront non seulement présentées des expositions, mais tout un lieu vivant qui abrite des ateliers à disposition des artistes, une bibliothèque spécialisée (dont la base est également l'importante bibliothèque des Wandel, offerte à la fondation).

L'entreprise est d'une manière on ne peut plus évidente l'aboutissement d'une passion que Manfred Wandel a su communiquer à ses proches (les salles occupent progressivement les 5000 m2 des locaux de l'ancienne usine familiale) ainsi qu'aux autorités de la ville de Reutlingen et du Land de Bad-Wurtemberg, et aux artistes, dont plusieurs ont offert des œuvres importantes. La conception générale bénéficiant des conseils de conservateurs, de spécialistes, d'artistes et de marchands français, suisses, allemands et anglais. Gageure, qui étonnera bien des lecteurs: il a fallu moins de deux ans (décembre 1986 à février 1988) à M. Wandel pour passer des contacts préliminaires à l'établissement définitif de la fondation dans ses murs.
Assisté de l'historienne de l'art, Gabrielle Kùbler, Manfred Wandel y organise des expositions personnelles ou thématiques des diverses tendances: outre les manifestations consacrées à Bernard Aubertin, Norbert Kricke et Gottfried Honegger, on a vu une confrontation entre des œuvres de Willi Baumeister et celles de F. Morellet, G. Vantongerbo, T. Lenk, et des sculptures ashantis, dogons, chinoises ou russes. Le dernier thème traité, "La fin de la composition" accueillait des pièces importantes d'Aubertin, Bôhm, Dadamaino, Kohusis, Lohse, Honegger, Schuler ou Stankowski, entre autres oeuvres.
Outre cette activité d'accueil, le déplacement de la collection est prévu dans les musées et institutions spécialisées, tant d'Europe qu'en Amérique du Nord. A l'avenir se dérouleront des expositions de longue durée, supérieures à deux mois, trois à quatre fois par an, dont la rétrospective de l'œuvre d'Aurélie Nemours, de septembre 1989 à janvier 1990, constituera la prochaine étape.

Grâce à cette initiative privée, à la volonté de Manfred Wandel, qui la mena à bien et à l'engagement tant des autorités de la ville de Reutlingen (une ville cossue de 100.000 habitants, qui bénéficie d'une certaine opulence grâce à une industrie textile florissante) que du Land de Bad-Wurtemberg, l'art concret et ses nouvelles évolutions ~ bénéficient enfin d'un espace spécialisé à la hauteur de la révolution qu'il représenta dans l'histoire de l'art.

Stiftung fîir konkrete Kunst -  Fondation pour l'art concret. Reutlingen

La fondation est située au centre de Reutlingen, près de la gare et de la poste principale. Reutlingen se situe à quelques 50 km au sud de Stuttgart, près de Tûbingen. Le trajet depuis Zurich, essentiellement auto-routier, est réalisé en moins de deux heures. Le haut niveau des manifestations présentées justifie un voyage spécial.


Manfred Wandel. Photo J. M.

La collection Wandel est principalement constituée d'oeuvres des années 60 ou d'oeuvres d'artistes qui se sont affirmés dans ces années: les Français: B. Aubertin, F. Morellet, A. Heurtaux, A. Nemours; les Allemands: W. Baumeister, U. Erben, A. Fleischmann, T. Lenk, A. Stankowski; les Italiens: Dadamaino, M. Gastini, G. Spagnulo et les Suisses: G. Honegger, M. Bill. Sans dresser une liste exhaustive, précisons que tant les précurseurs tels Vantongerbo que les variations d'Arnulf Rainer, les représentants de l'abstraction lyrique, avec Hartung, ou du cinétisme, tel Soto ou proche du néo-géo, H. Federle, tendent à représenter l'évolution de l'art construit. La collection rassemble plusieurs œuvres de certains artistes, représentant parfois l'ensemble le plus représentatif dans certains cas particuliers (ainsi Morellet, par exemple).
Lederstrasse 22.7410 Reutlingen, Allemagne. Tél. (49) 7121-37 93 28.

Jacques Magnol - L'Impact - septembre 1989.

Le terme de constructivisme est un terme générique qui définit les travaux d'artistes réalisés en fonction des lois de la géométrie, qu'ils soient abstraits ou figuratifs. Le contenu pouvant être essentiellement idéologique comme chez les précurseurs russes ou les Zurichois, ou purement esthétique tel dans le cinétisme. La notion d'art concret date du début des années 19, quand elle était utilisée notamment par Arp et Kandinsky avant de caractériser le mouvement zurichois (l'histoire en fut contée dans L'Impact d'octobre 1987). Les principales idées du constructivisme se trouvent également développées aujourd'hui dans l'art minimal et conceptuel.

Au XXe siècle, la Suisse n'a guère reconnu les créateurs du seul mouvement artistique qui bénéficia d'un écho international. Pour ne citer que les plus célèbres, la Confédération n'acquit jamais une oeuvre de Lohse, Honegger vient d'être honoré d'une commande de l'Etat français, à l'occasion du Bicentenaire, tandis que son pays l'ignore pour le 799e (par exemple). BilI doit surtout aux commandes de groupes privés (banques et collectionneurs). Le rapport 1988 de l'association étatique de soutien à une certaine culture, Pro Helvetia, fait apparaître une désaffection grave pour l'art concret: seules deux expositions ont bénéficié d'un léger soutien; R.-P. Lohse à Grenoble et une exposition de groupe en Allemagne qui réunissait Lohse, Bill, Honegger, Glattfelder, Rudin, Lowensberg entre autres. D'autres expositions, très sujettes à caution, bénéficient, elles, d'une étrange sollicitude. Elles suscitent nombre d'interrogations sur la nécessité de conserver, dans les commissions, des conseillers juges et parties profondément impliqués dans le marché local.

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