Art Contemporain Russe

 

"Qui vivra, verra" - "Je vis - Je vois"

 

Les artistes russes des années quatre-vingt


Semjon Faïbissovitch (né en 1949).« Là est la question ». Huile sur toile. 1987. 200 x 150 cm. Liberté, ouverture: stratagème ou réalité? Qui vivra verra.

Jamais l'art progressiste n'a été représenté de manière aussi diversifiée qu'au Musée des Beaux-Arts de Berne. A la suite des récents changements politiques apparus en Union soviétique, l'esprit d'ouverture manifesté par les services officiels autorise un essor culturel impensable durant des décennies.
Le metteur en scène Kontchalovski parle directement de miracle, de révolution, au regard de l'ouverture en cours en Union soviétique. Il est vrai que voir ses oeuvres diffusées, gagner des prix, après avoir été interdit pendant vingt ans, doit sembler miraculeux. Alors aussitôt il reprend espoir: "La culture russe qui était isolée de la culture mondiale va bénéficier des possibilités d'échanges qui s'annoncent et pourra reprendre la place qui était la sienne sur la scène mondiale au début du siècle."


Vladimir Jankilevski (né en 1938). "Autoportrait, dédié au père", Triptyque, technique mixte, 1987. 200 x 150 cm.

Liberté chérie
L'espoir est certainement l'état qui caractérise le mieux la situation des artistes, tout au moins à Moscou, mais celui-ci est immédiatement suivi d'un grand point d'interrogation: cette situation va-t-elle durer? L'ouverture est-elle feinte ou sincère? Ceux qui choisissent d'y croire aujourd'hui, ne vont-ils pas le payer plus tard?
L'exposition de Berne reflète de façon saisissante l'ambiance et les préoccupations d'une partie importante du milieu culturel moscovite. Elle a surtout l'avantage de n'être pas officielle, c'est-à-dire de ne pas être conçue dans le cadre d'un échange entre pays; elle aurait été simplement impensable voici seulement deux ans. Hans Christoph von Tavel et Markus Landert, les responsables du musée, ont pu visiter librement une cinquantaine d'ateliers d'artistes moscovites. Des artistes qui vivent dans un système où le terme d'engagement conserve tout son sens !
H.C. von Travel a particulièrement remarqué leur attitude face au problème de la liberté: «Chacun est confronté à la notion de liberté spirituelle, individuelle; il utilise alors diverses écritures; certains sont proches de la nouvelle figuration, d'autres se signalent pas des oeuvres extrêmement critiques ou hyper-romantiques, pour essayer de prouver cette liberté. Il en résulte un éventail d'une complexité et d'une variété extraordinaires.
A priori, une visite superficielle ne ferait apparaître qu'une grande similitude avec les travaux que l'on voit en Occident, tandis que plus on aborde le sujet en profondeur plus on découvre un mode d'expression très autochtone, véritablement touchant, représentatif du monde tout en nuance de Moscou, mais aussi dialogue avec les différentes tendances internationales. »


Ilja Iosifovitch Kabakov (né en 1933). "La Chambre". Huile sur carton, 1981. 210 x 300 cm.
Kabakov et Faïbissovitch consacrent, avec de nombreux artistes de l'avant-garde moscovite, leurs travaux à une analyse visuelle du réalisme socialiste et de la langue de la propagande. Ils opposent à l'imagerie officielle leur vision propre de la vie quotidienne soviétique.


Irina Nachova (née en 1955). "Mur n° 2". Huile sur toile. 200 x 200 cm.
Nachova prolonge de manière personnelle la ligne conceptuelle tracée par l'avant-garde russe des années 1910-1920. Elle évolue du symbolisme vers l'abstraction en restant imprégnée d'un profond mysticisme.

Mais où est passé le réalisme socialiste
La dualité entre la vie idyllique de la version officielle et la réalité de la grisaille quotidienne apparaît pratiquement dans toutes les oeuvres présentées. Eric Boulatov, un des plus connus à l'Est et à l'Ouest, ne veut pas séparer les problèmes esthétiques et les problèmes sociaux: «On ne peut pas les séparer. Mon problème est de lier les deux le plus intimement possible. Ma vie, c'est mon travail. Je vis et je vois.
Je voudrais ajouter que, pour moi, l'art est un mode de compréhension de la vie. Sans lui, je ne comprends pas la vie en général et la mienne propre, en particulier, parce qu'il a pas assez de distance entre ma vie et lui. L'art donne ce moment où la vie objectivise. Ce qui permet à ma conscience de s'en séparer. Il se produit une distance entre moi et une manifestation de la vie que je veux placer dans l'espace esthétique. (...).
Pour moi, le concept de surface symbolise effectivement la réalité sociale. Quand j'écris «Pas d'entrée», ce mot parle en quelque sorte au nom de la surface de la toile. Mais il est évidemment lié à ma vie sociale et à tout le reste » (Interview de Boulatov. Libération, 13 février 1988.)


Semjon Faïbissovitch. "Portrait de famille à l'intérieur". Diptyque, huile sur toile, 1982. 180 x 70 cm (chacun.)

Le politique aux toilettes ?
La dérision occupe une grande place dans ce combat contre la vérité officielle, elle stigmatise, parfois cruellement, voir les «icônes» de Pourigine, l'impression obsédante d'écrasement par le système. Faibissovitch alterne entre l'ironie et l'espoir: dans le « Portrait de famille, à l'intérieur», on voit clairement la place que mérite le portrait officiel du politicien décoré! ; dans «Là est la question», le point d'interrogation dans un cadre du quotidien symbolise l'incertitude face à l'avenir; la sculpture « le général» d'Orlov diffère des hommages rendus à l'armée tandis que Kabakov, «La Chambre», inclut dans ses représentations de l'univers triste quotidien des textes comme ce règlement des locataires ou du métro ajoutant ainsi à la tension.


Oleg Vassiliev (né en 1931). «Olga Michailovna et Natacha». 1979. 178 x 129 cm.
Vassiliev est considéré comme le père spirituel de nombre d'artistes d'avant-garde. II faut remarquer la suite de cent-vingt dessins et collages exposés: elle représente toute la thématique de son oeuvre et à côté d'éblouissants exercices de style voisinent des collages porteurs d'une satire impitoyable, le contenu politique est omniprésent pour les initiés.

Il y a de tout chez les Russes, pratiquement tous les styles d'expression connus en Occident sont représentés et chez les jeunes créateurs qui épuisent à fond les possibilités accordées par les libertés récentes se déploie une abondance d'idées qui ne cède en rien à leurs confrères occidentaux.
Une exposition qui illustre avec éclat les possibilités de compréhension offertes par la circulation de la culture.
Un grand nombre des oeuvres exposées est à vendre, c'était une des conditions posées par les autorités soviétiques pour autoriser la sortie des pièces.

Jacques Magnol - L'Irnpact - juillet-août 1988.

 

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