Jean-Marc Schwaller
Extrait du livre publié en 1991
Jean-Marc Schwaller entretient des rapports particuliers avec l'histoire culturelle. Toujours prêt à relever les défis et à refuser de se soumettre, il semble changer d'orientation dès que son oeuvre commence à recevoir un accueil favorable. Individualiste à l'extrême, c'est avec un plaisir certain qu'il se découvre en marge, sinon au-dessus des grands courants.
Peintre à succès depuis sa première exposition, à l'âge de vingt-sept ans, où la galerie vendit tous les tableaux en moins d'une heure, il n'en redoute pas moins le succès, ce succès effrayant par la notion d'éphémère qu'il peut sous-entendre. Le brusque engouement du public envers une période particulière, comme ce fut le cas pour ses séries «cathédrales», « intérieurs-extérieurs» ou «féminité», par exemple, risquait d'ouvrir les portes d'une prison dorée où le peintre aurait répété à l'envi la formule picturale à l'origine de son succès. Mirage de la réussite tout autant qu'obstacle insurmontable à la création, l'écueil est redoutable tant il semble plaisant, il représente en fait la hantise de Schwaller qui se veut ouvert, disponible à toute évolution.
Au cours des années, la peinture de Schwaller a marqué des mutations profondes: d'un certain réalisme de style classique et romantique de bonne facture tel le tableau «Grimisuat», il s'est ensuite dirigé vers une interprétation des paysages et de la nature inspirée de l'expressionnisme avant d'aborder une phase plus poétique et lyrique, très informelle, à son récent retour du Japon. Toutefois, il ne fit jamais preuve d'une fidélité scrupuleuse vis-à-vis des principes fondamentaux d'une tendance particulière. L'aboutissement est indéniablement non figuratif; l'image créée par le peintre, libérée du réel, s'impose dans son autonomie et son originalité.

Grimisuat, acryl sur bois marouflé, 25x15 cm
L'abstraction de Schwaller n'entretient aucun rapport avec la démarche ascétique et dépourvue de toute rhétorique du sentiment chère aux géométriques, pas plus qu'elle ne sympathise avec les fameuses règles de la composition propres à l'esthétisme. A l'opposé, il serait plus rigoureux d'imaginer un hasard contrôlé en fonction des préoccupations essentielles du peintre qui se résument par la construction de l'espace, la maîtrise de la forme, du geste et de la couleur.
La mise en scène complexe des tons s'accomplit selon une technique gestuelle particulière qui révèle sa pratique affirmée de l'aquarelle. Le papier, lisse, d'un blanc cru, toujours le même, offre déjà, vierge et marouflé sur panneau de bois, des sensations particulières. Techniquement il permet par des délicats grattages qui relèvent la matière d'obtenir une profondeur et des transparences que la toile ne peut offrir.
L'utilisation de l'acrylique n'a qu'une valeur pratique: elle sèche vite et permet donc l'application répétée de fins glacis à l'aide de brosses ou d'éponges en de grands mouvements, d'une vigueur instinctive, qui impliquent la participation totale du corps.
Une dominante chromatique émane alors d'une strie, d'une plage plus profonde dans la matière colorée; elle donne le rythme à d'autres équilibres secondaires d'une infinie subtilité.
Grattages, mixages et autres interventions manuelles font pénétrer la peinture dans la structure du tableau qui ne semble plus peint ou enduit, mais doté d'une autre dimension. La lumière, la couleur semblent venir ou sortir de l'intérieur de la matière.
A ce moment de perception, la surface devient vivante, instant magique ou se crée une intimité entre la toile et le spectateur qui découvre, au détour de cette histoire visuelle, une véritable aventure intérieure. Jean-Marc Schwaller, grâce à une expression qui ne demande pas vraiment de disponibilité particulière, devient ainsi le médium d'une approche délicate de ce que l'on peut appeler un langage universel, elle démontre sa préoccupation d'affirmer l'émotion et la trans¬mission intense des sentiments comme unique sujet de sa peinture.
Au-delà de l'engagement physique dans l'acte de peindre, Schwaller ne fait qu'un avec son oeuvre. C'est peut-être de cet investissement total évident que vient la popularité dont il jouit, même auprès d'un public souvent peu familiarisé avec l'art.
Cette évolution n'est pas fortuite, elle est liée à une interprétation et à une analyse picturale qui représentent une démarche spécifique en tant que telle. La détermination avec laquelle elle est conduite rappelle cette remarque de Soulages: «Rien ne se fait que de cette façon: en demeurant irréductiblement soi-même.»

Retour du Japon, huile et acryl sur bois marouflé, 152 x 85 cm
Sans que l'on puisse en dater précisément l'origine, chaque génération de Schwaller a produit son curé et l'on ne sait pas plus si le poste allait au moins enclin aux travaux des champs ou au plus croyant. Le jeune Jean-Marc, lui, ne voulait pas travailler la terre familiale; son destin paraissait alors tracé. L'itinéraire offrait au moins les avantages de sérieuses études associées à la fréquentation permanente de l'art religieux. Les images pieuses de première communion, les tableaux des églises représentent toujours dans les milieux ruraux la première, sinon l'unique approche des arts plastiques.
Pétri de cette tradition catholique, Jean-Marc Schwaller ne sentait pas encore sourdre une autre vocation: celle de l'art que l'indispensable anecdote permet de situer vers l'âge de quatre ans où sa mère lui offrit une boîte de pastilles de goua¬ches. Aussitôt, notre graine d'artiste réalise de petits tableaux de facture rapide qu'il encadre frénétiquement. Malheureusement aucun exemple n'est jamais parvenu jusqu'à nous!
Ce n'étaient toutefois que prémisses d'une honorable disposition qui trouva son développement bien des années plus tard dans le cadre des cours donnés par Gottfried Tritten à l'Université de Berne. Il comprend enfin ce qu'est le langage pictural, la rigueur de la peinture et voit pratiquement comment organiser son travail de création. Les doutes s'estompent progressivement pendant que la technique s'affine et s'installe une agréable routine génératrice de tableaux sympathiques. Jean-Marc Schwaller a alors vingt-huit ans et enseigne le dessin au Collège de Fribourg quand les événements le bousculent: avec bonheur tout d'abord à l'instant où il finit cepetit tableau représentant les montagnes valaisannes à Grimisuat. La révélation est assimilée à la chute de cheval de Saint Paul. Pour la première fois, il acquiert la certitude de quelque chose d'important, le sentiment d'avoir réalisé oeuvre: une fois où tout semble juste, la compositio, la couleur, l'ensemble «tient».
L'émotion est intense et perdure. Cette fois, c'est certain, il sera peintre.
Le soir même de cette renaissance, Schwaller apprend par téléphone la chute mortelle de son père en montagne. L'être siproche emmenait avec lui l'esprit de la ferme, la grande table conviviale, la famille, tous les garants d'un équilibre. L'accident survenu avant la prise de conscience de Grimisuat, nul ne sait si la volonté de peindre aurait connu un quelconque développement; après, l'impression de tenir quelque chose d'important assurait tout autant la volonté de s'investir totalement dans le travail que la force d'assumer le drame. Des traces indélébiles sont depuis inscrites dans son oeuvre et s'expriment par la récurrence du thème de la montagne toujours aussi violemment traité.
Les années suivantes seront celles de la maturation, de l'adaptation précise de sa démarche vers un type d'abstraction personnellel, la recherche et l'adoption d'un support papier particulier, et surtout la recherche de matière afin d'imprimer une impression de vibration très personnelle. Sans oublier les leçons des grands peintres espagnols, Schwaller reconnaît à ce moment une nette influence de Turner qui ne s'est jamais démentie par la suite.
Les expositions se succèdent avec succès sans que l'artiste ne se sente vraiment libéré. Pour lui, une passion intense ne peut supporter de rivalités ou d'interférences comme l'enseignement qu'il pratique. Il perçoit, comme devant son premier tableau Grimisuat, que la réussite de sa carriére exige la consécration totale de son énergie. Ainsi, quand Jean-Marc s'engage, quitte le professorat confortable, ce n'est plus un jeu, c'est un jugement de vérité. Sa femme au fait des difficultés de la vie d'artiste débutant s'inquiète: les exemples d'échecs retentissants foisonnent dans le microcosme artistique et ils ont déjà deux enfants.
C'est l'heure d'un autre choix et il est des atermoiements qui trahissent une faiblesse de la volonté. En fait, abandonner l'enseignement c'était beaucoup de temps libéré pour donner libre cours à un nouvel épanouissement. Par la suite il a amplement démontré qu'il n'était pas de nature à se laisser désarçonner par les modes et encore moins par les aléas des expositions.
Jacques Magnol
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