Interview
de Leon PoIk Smith par Konstanze Chruwell Doertenbach
La
première rétrospective consacrée à un
des plus grands représentants de la peinture abstraite américaine
a lieu en Europe, à l'initiative des musées de Ludwigshafen
et de Grenoble. Un ensemble de 70 oeuvres, des tableaux figuratifs
des années 30 jusqu'aux travaux actuels, retrace l'évolution
de ce pionnier de l'abstraction géométrique, très
peu connu du public.
Retour aux
sources car Leon Polk Smith est l'exemple type de ces artistes nourris
par l'art européen qui ont assimilé les théories
du constructivisme et du néo-plasticisme et développé
leur propre système; il est avec John McLaughlin et Burgoyne
Diller un des éléments les plus importants de l'art
construit, géométrique, américain. Son évolution
est à rapprocher de certains peintres russes. Il peignait au
début des scènes de son environnement rural dans un
style proche de Chagaîl, qu'il ne connaissait pas, avant de
découvrir, vers 1936, Arp, Brancusi, Léger, Picasso
et Mondrian; c'est surtout Mondrian qui l'influencera durablement.
"Le néo-plasticisme
(de Mondrian) avait représenté pour Leon Polk Smith
un champ d'investigation pour les problèmes d'organisation
formelle de la toile. Il se dirigea pourtant vers des issues qui devaient
le conduire à "libérer le concept de l'espace de
Mondrian de manière à l'exprimer aussi bien avec la
ligne courbe qu'avec la ligne droite".
Il allait ainsi devenir un des créateurs du Hard-Edge. Le terme,
créé par Jules Langsner en 1959, ne désigne nullement
une école, mais un élément de style qui porte
son attention sur la planéité de la surface et sur les
possibilités du champ coloré. Une peinture Hard-Edge
consiste en une seule image emblématique qui domine la toile.
L'image est une forme aux contours nettement découpés
et qui paraît géométrique àcause de sa
précision.
Le fond d'une oeuvre Hard-Edge n'est nullement un arrière-plan
et la figure (la forme) ne se dégage plus du fond mais en fait
partie, partageant non seulement la surface, mais son action. Cet
effet est souvent facilité soit par l'utilisation de couleurs
primaires portées à leur intensité maximale,
soit par la restriction aux contrastes du noir et blanc.
Une nouvelle tendance
de l'abstraction géométrique était ainsi inventée.
Cette abstraction aux formes nettement découpées joue
de l'ambiguïté de la figure et du fond par la combinaison
de deux grandes surfaces de couleurs pures. Caractéristiques
du HardEdge, ces trouvailles allaient souvent etre utilisées
par de nombreux artistes comme Myron Stout, Al Held et Ellsworth Kelly. Dans ses derniers travaux (depuis 1984) apparaissent des oeuvres
qui, sans être des sculptures, se déploient en trois
dimensions. Elles deviennent des objets tridimensionnels qui existent
dans l'espace réel plutôt que dans l'espace illusoire.
Les tiges de bois que Leon Polk Smith introduit dans des oeuvres donnent
l'illusion de la gravité. En réalité, ces tiges
qui semblent soutenir le tableau sont construites pour accentuer l'effet
dynamique de l'oeuvre. Ces morceaux de bois toujours de couleur noire
ne sont pas limités au format des châssis, mais continuent
de s'étendre sur le mur qui devient alors partie intégrante
de l'oeuvre. Le tableau sortant de son cadre habituel s'ouvre à
tout l'espace environnant. Avec cette invention, Leon Polk Smith élargit
le langage des formes qu'il avait jusqu'alors utilisé.
Il n'y a pas de doute que Leon Polk Smith occupe dans l'histoire de
l'art américain, après 1950, une place capitale. Il
a assimilé les points de vue d'artistes comme Mondrian et les
a dotés de nouvelles directions. Il a exercé une influence
considérable directe ou plus diffuse, sur de nombreux artistes,
et demeure une source d'inspiration pour la nouvelle génération.".
Jacques Magnol - L'Impact - juillet-août 1989
Extrait
de l'interview de Leon PoIk Smith par Konstanze Chrûwell Doertenbach
- Vous avez toujours
peint de l'abstrait?
- Non. De 1934 à 1940, je peignais d'après nature. Des animaux du ranch,
quelques scènes de champs pétrolifères. A cette
époque, je vivais et travaillais beaucoup dans la production
de pétrole. Des animaux, des gens, des paysages, quelques natures
mortes. Je voulais me prouver que je pouvais dessiner. Une fois que
j'ai été capable de dessiner une vache ou un cheval,
une personne et un arbre, ça ne m'a plus intéressé.
C'est alors que j'ai été capable de faire de la peinture
abstraite.
- Vous avez commencé
à faire ces peintures purement abstraites en dialogue avec
Mondrian. Ensuite vous avez cessé ce dialogue et vous êtes
devenu vous-même en tant qu'artiste.
- C'est vrai.
Mondrian était une figure puissante et il n'était pas
facile de s'en détacher. Mais à la fin il a fallu que
je dise:
" Maintenant,
au diable Mondrian, il faut que je sois ma propre autorité",
sans que cela ait un sens négatif à l'égard de
Mondrian bien sûr. Ce que je cherchais dans les années
40, c'était ma propre voie à partir de ce vertical-horizontal
et comment exprimer la même chose que ce avec quoi Mondrian
avait travaillé, c'est-à-dire l'équilibre espace-forme,
la possibilité de rendre interchangeables la forme et l'espace.
Je voulais trouver une façon d'utiliser cela d'une manière
curviligne, par des lignes courbes, des formes libres.
Cela parait tellement simple. J'ai toujours pensé qu'il semblait
qu'un idiot aurait été capable de faire ça du
jour au lendemain. Mais il m'a fallu sept à huit ans pour y
arriver.
- Vous avez découvert
cela au début des années 50, en lisant un catalogue
d'articles de sport. Est-ce vrai, ou bien est-ce une légende?
- Non, ce n'est
pas une légende. Mais ce n'était pas en lisant. C'était
en regardant. Les illustrations étaient dessinées au
crayon, au lieu d'être des photographies. Et les coutures, sur
- disons un ballon de football ou de basket-ball - m'intriguaient.
Cela me montrait comment utiliser la forme curviligne avec un cercle
intérieur. Et ensuite j'ai fait douze ou quinze peintures sur
le cercle afin d'être capable de transposer cela dans le rectangle
ou le carré. C'était un langage complètement
nouveau. Personne ne l'avait encore fait auparavant. Mais une fois
que cela a été fait, c'est très facile.
Après en avoir fait un bon nombre qui étaient très
similaires, il fallait que je commence à créer mes propres
formes. Trois formes d'abord, puis j'ai réduit ce nombre à
deux. J'en peignais une d'une couleur, l'autre d'une couleur différente.
Et ce furent les premières peintures qui aient été
exécutées en divisant une toile en deux zones, puis
en peignant celles-ci de deux couleurs différentes. J'ignore
Si quelqu'un d'autre avait fait cela avant moi.
- Et avec ce genre
de peintures, vous êtes devenu un artiste important pour le
Hard-Edge.
- Oui, c'étaient
les premières peintures Hard-Edge.
- Et vous avez
dit une fois que vous ne peignez ni religion, ni politique, ni philosophie.
- Eh bien, en
peinture, cela ne m'intéresse pas. Mondrian parle beaucoup
de philosophie dans ses essais, peut-être à la limite
du religieux et ainsi de suite. Je n'ai pas vu ça dans son
oeuvre. J'y ai vu quelque chose d'autre. Ce que j'ai retenu de Mondrian,
ce que j'ai vu, pas ce qu'il a écrit, ce que j'ai vu dans ses
tableaux, c'est l'interchangeabilité entre la forme et l'espace,
l'équilibre de la forme et de l'espace. Et, à travers
le travail de Mondrian, j'ai été convaincu que l'art
abstrait a un langage bien à lui, permettant de communiquer
à un niveau non verbal. Et ça n'a rien à voir
avec des mythes ou des histoires, ni avec de la religion ou de la
politique. Bien que j'aie aussi déclaré que l'on pouvait
trouver sa voie philosophique, politique ou religieuse dans mes tableaux.
- Je voudrais
que nous revenions sur votre définition de l'art abstrait comme
moyen de communication à un niveau non verbal.
- Autrefois, les
psychologues affirmaient que nous ne pouvons penser sans mots. Je
ne sais pas s'ils ont ou non changé d'avis. En tout cas, cela
fait de nombreuses années que je suis capable de penser sans
mots, à un niveau non verbal (et j'ai constaté que beaucoup
d'autres personnes fonctionnaient de même). Lorsque je crée
ces peintures purement abstraites, je ne pense pas avec des mots.
- Vous voyez donc
un avenir pour l'art abstrait.
- Je ne vois que
l'avenir. Je ne vois pas comment la peinture abstraite pourrait ne
pas avoir d'avenir, parce que je pense que les gens sont de plus en
plus nombreux à apprendre à l'apprécier et à
communiquer avec elle, de plus en plus chaque jour. Et je crois qu'une
personne qui a été capable de communiquer vraiment avec
l'art abstrait à l'état pur ne peut pas revenir en arrière.
Picasso et Braque, ils n'ont jamais peint de manière vraiment
abstraite, ils tiraient encore leurs formes abstraites de formes organiques.
Mais ils ont suivi cette voie jusqu'à un point seulement, puis
ils sont revenus en arrière. Le cubisme fut leur contribution
la plus importante. Après cela, ils ont en quelque sorte décliné,
pas tant Braque que Picasso. Ce qu'il faisait à ce moment4à
était intéressant un peu à la manière
des dessins satiriques. Je suis lassé à présent
de regarder Picasso. Il est revenu en arrière au lieu de continuer
de l'avant. Lorsque Mondrian est mort, les critiques, les historiens
et de nombreux artistes ont déclaré qu'il avait abouti
à un mur de pierre ou à une impasse. Je dis qu'il n'en
fut rien. Tant qu'il a vécu, il fut en perpétuelle évolution.
Je pense qu'il n'y a d'impasse que dans l'esprit des gens. Nous continuons
d'aller de l'avant, il n'y a pas de fin. Nous ne savons pas, je ne
peux imaginer que l'espace ait une fin. Ni d'ailleurs qu'il n'y ait
pas de fin. Mais il est plus facile d'imaginer l'univers sans fin
que de l'imaginer avec une fin. Si l'on dit qu'il y a une fin, cela
suggère qu'il doit y avoir une sorte de mur, et donc qu'il
doit y avoir quelque chose de l'autre côté.
- Vous croyez
donc que les choses n'ont pas de fin.
- Oui, cela veut
dire qu'il faut continuer, être optimiste.
In: Catalogue
de l'exposition