Gabriel Stanulis

 

"Soif de cri lumineux"

 

  "Celui qui dort prend un jour une tuile sur la tête et se réveille! Moi, j'ai dormi dix ans après la guerre, en travaillant seulement pour gagner ma vie, avant de me réveiller, de m'arracher au doute et à la dépression, pour construire. La peinture m'offrit alors un moyen de libération, et surtout une possibilité d'approfondir ma connaissance de l'Homme.

Pour moi, la soif intérieure était de savoir ce qu'est l'homme, comment il est structuré. L'homme lui-même; non pas au niveau mystique car je connaissais la théologie pour l'avoir étudiée, en Italie, du temps où mes parents me destinaient à la prêtrise, mais je ne connaissais pas l'aspect matérialiste de la pensée occidentale. J'ai alors commencé par l'étude des auteurs grecs et latins pour terminer par Nietzsche et Steiner avant de découvrir les écoles d'initiation, la pensée hindouiste, japonaise; il me fallut ensuite tout critiquer, tout remettre en question pour cause d'insuffisance, afin de connaître la mécanique humaine par une approche scientifique."

"Fanatique de l'art j'ai aussi voulu comprendre ce qui s'était fait en Europe; alors, de la même manière, j'ai sillonné les différents musées européens et découvert le contenu de l'art: c'est la pulsion de vie, d'existence, le degré de conscience qui transparaît à travers l'objet, l'acte que l'on fait, ceci quelle que soit sa profession: ainsi les Menines ne sont pas le plus grand chef-d'œuvre de Velasquez mais le plus grand chef-d'oeuvre mondain, car l'homme ne s'est pas livré; mais quand Goya peint son chien enterré, il se "déshabille" et apporte un plus à la qualité picturale, tout comme Michel-Ange se montre tel qu'il est, dans la Pietà Rondanini ou dans la tête de Brutus.

L'art pour l'art est la négation de l'art; il produit de belles formes froides vides de tout contenu, tandis qu'une forme qui traduit la vie pénètre la conscience de l'observateur; il n'y a aucun discours à faire à ce sujet: on voit ou on ne voit pas, on sent ou on ne sent pas, on perçoit ou on ne perçoit pas. Les textes sur la peinture sont inutiles et ceux qui s'y essaient sont libres d'expérimenter pour s'apercevoir plus tard qu'ils sont passés à côté. Les paroles superflues, l'écriture, le raisonnement nous éloignent des sensations, seul peut-être l'aspect descriptif peut être traduit; moi, je cherche à traduire des choses vivantes qu'aucune parole ne peut transmettre.

Ce qui donne la force c'est cet élément qu'on appelle la vie, que moi je nomme conscience et qui se réveille progressivement au cours de l'activité quotidienne et que j 'étudie par la concentration: il faut pratiquer la concentration, dépasser le stade mental, car la pensée mentale est pour moi restrictive, partielle, déformante et révélatrice de la pathologie de l'individu. En me concentrant j 'arrive à comprendre ce que l'autre pense puisque l'homme échange avec l'autre, par l'intermédiaire de son rayonnement propre, plus que par ses paroles. Je découvre alors l'homme sous l'angle de la présence, il devient ainsi sacré. Ce n'est ni mystique ni idéaliste, mais une approche pragmatique de l'autre qui permet de se trouver soi-même; le plus grand miracle apparaissant quand l'homme découvre son univers intérieur dans cet espace immense qui s'appelle lumière propre.

Pour découvrir quelle force est en moi, je me concentre, et si dans la concentration je vois des personnages, je peins des personnages, mais je ne prends pas de modèle. La pratique du silence mental me permet d'arriver à un degré de concentration qu'aucune idée extérieure ne vient troubler, je vois alors toujours une source de lumière et un certain espace; je ne sais comment je les perçois intérieurement mais mes yeux les voient, c'est le point de départ pour toute expression, qu'elle soit bi ou tridimensionnelle ou autre. J'essaie de traduire ce que je vois, de m'approcher de ce que je sens, c'est-à-dire non une image mentale ni un souvenir, mais une perception de l'espace qui vibre, traduit par les formes les moins matérielles, un peu végétales, éthérées, représentatives de la vibration de l'espace.


"Soif de cri lumineux XLVI", 1986. Huile sur toile, 100 x 73 cm

Le contenu de l'oeuvre dépend ensuite de mon degré de conscience au moment où je crée l'oeuvre, il est impossible de tricher tant le tableau restitue fidèlement la force intérieure de l'artiste, son caractère, ses penchants littéraires, spirituels, physiques, érotiques, etc. Comme je le répétais à mes élèves des beaux-arts, le contenu de l'œuvre est le degré de conscience de vie qui transpire. Malheureusement en art on discute beaucoup, chacun innove en technique, en composition, dans le traitement des sujets-objets, tout ceci au détriment du contenu, ce genre d'oeuvre meurt au départ par manque d'âme.

Je tiens à rester sincère, a m'accepter tel que je suis, à rechercher la lumière pour m'éclairer moi-même, tout en gardant la priorité à l'interrogation: Qui suis-je? O ù vais-je?".

Jacques Magnol. L'Impact mars 1987.
Interview de Gabriel Stanulis. Cartigny, février 87.

Gabriel Stanulis, né en 1915 en Lituanie, fit d'abord ses études en Russie avant de les poursuivre en Italie pour suivre la tradition familiale qui le destinait à la prêtrise. A son retour, sans vocation particulière, Stanulis fréquenta les beaux-arts en Russie avant son service militaire, lorsque survinrent la guerre, la déportation en camp de concentration et son arrivée en Suisse en 1944.
Elève à l'école des beaux-arts de Genève, puis licencié en psychologie sous la direction du Pr. Piaget, Stanulis exerce la profession de sculpteur avant d'enseigner à l'école des beaux-arts de Genève durant vingt ans.

Il a exposé pour la première fois, en 1956, au Salon des Indépendants.
Sa technique fine et subtile est basée sur une grande utilisation des glacis, une toile peut comporter de 40 à 50 couches d'acryl et d'huile particulièrement dilués. Il compose au départ vigoureusement avec l'acryl puis couche clairs sur fonds clairs, finit à l'huile pour conserver transparence et sensibilité : "Patience et temps, tout le reste n'est qu'un jeu!".

Gabriel Stanulis est décédé en août 1999 à Cartigny dans le canton de Genève.

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