Frank Stella
"Le but de l'art est de créer l'espace"

Exposition à la Galerie Beyeler.
Dès
ses premières confrontations avec la peinture, Frank Stella a ressenti
l'attirance pour l'abstraction comme un phénomène naturel,
inévitable puisqu'elle constituait l'essentiel des tendances artistiques
de l'après-Seconde Guerre mondiale aux Etats-Unis. Il remarque que pour quelqu'un de né
après 1936, sa propre année de naissance, l'accès
à l'abstraction était direct et dégagé. «Quand
on regarde ce qui s'est fait et ce qui se fait, on veut naturellement
faire ce qui se fait».
L'environnement aurait
probablement été inopérant sans la réflexion
profonde qui l'a conduit à distinguer la supériorité
de l'abstraction sur la figuration «évidente au niveau de
l'émotion physique et visuelle, ainsi que sur le plan de la matière
picturale et de la vigueur. Elle a aussi établi sa supériorité
au niveau théorique et, selon ma propre expérience picturale,
je crois que l'abstraction ne rencontre aucune limite de développement
ou de champ d'action.
En pratique, le problème est plus celui d'entretenir l'énergie
picturale que de rendre une image intacte. Dans un sens, l'abstraction
gagne sa liberté, son champ d'action illimité, son propre
espace vital en échappant aux lois du réel et de l'image
idéale. Clairement, l'abstraction travaille aujourd'hui à
la création de son propre espace
S'il regrette que depuis trente ans aucune alternative sérieuse
ne se soit opposée à l'abstraction, Stella appelle de ses
vux une nouvelle manière de peindre qui représenterait
un changement aussi puissant que celui qui s'est développé
au XVIé siècle en Italie, quand l'art s'est affranchi de
l'architecture, s'est écarté de la décoration et
de l'illustration pour endosser sa nouvelle responsabilité: la
création de son propre espace. «L'une des plus belles illustrations
en est la Mona Lisa, puis Le Caravage s'y est brillamment employé.
Le but de l'art est de créer cet espace, un espace dans lequel
les sujets de la peinture puissent évoluer fut toujours le but
de la peinture. »

"The Mat-Maker", 1990. Techniques mixtes sur aluminium et magnésium. 354.5 x 258 x 110.5 cm.
De telles assertions
suffisent à souligner l'intérêt majeur de Frank Stella
pour un nouvel espace pictural; à un tel enjeu, l'Amérique
de la fin des années 50 offrait une situation de liberté
incomparable: période débordante d'énergie et intensément
créatrice où les artistes voulaient absolument se libérer
de l'influence européenne et affirmer leur identité, période
d'incertitude dans toutes les branches de la création artistique
qui se traduisit par le rejet de toute forme d'interprétation traditionnelle
et donna naissance à l'art minimal, provoqua un retour du monochrome
et un déploiement du constructivisme pur et dur.
L'éventail des solutions proposées par Stella englobe les
premiers travaux, à la fin des années 50, marqués
par l'expressionnisme abstrait, les Black Stripes Paintings, les arcs
composés de couleurs vives puis les Shaped canvases où il
découpait dans la toile des espaces n'entrant pas dans sa composition,
puis les Built canvases où il n'enlève plus les parties
parasites, mais intervient directement dans l'espace du spectateur et
donne un statut d'objet à sa peinture. Frank Stella participait,
en quelque sorte, de la volonté de traduire l'expressionnisme abstrait
en trois dimensions qu'avaient exprimé Barnett Newman (les fameuses
bandes linéaires) et John Chamberlain (les éléments
écrasés de carosseries d'automobiles) et qui souleva également
l'intérêt de Jasper Johns, Ellsworth Kelly ou Charles Hinman.

"The Street", 1990. Techniques mixtes sur aluminium. 288 x 170 x 165 cm.
Pour reprendre l'expression
de Donald Judd: « Trois dimensions c'est l'espace réel. cet
espace est intrinsèquement plus puissant et spécifique qu'une
peinture sur une surface plane». Stella estime toutefois se situer
toujours dans le champ de la peinture avec ses «peintures reliefs»
créées au milieu des années 70 et où il emprunte
à l'architecture et à la sculpture. Les reliefs, libérés
des contingences strictes de la géométrie, se démarquent
totalement des premiers travaux par une expression plus lyrique, plus
exubérante, tant par le choix des matériaux que celui des
formes ou des couleurs.
- Vous continuez à appeler ça des tableaux ? lui demande
C. Jones, en 1984.
- Oui, ce sont bien des tableaux.
- Et où vous situez-vous par rapport à la pureté ?
- Je ne sais pas. Je me situe là où je suis.
Sa remise en question perpétuelle explique son renouvellement qui
l'a vu aller pratiquement à l'encontre de cycles antérieurs,
ainsi de ses premiers travaux en trois dimensions où il voulait
précisément inclure l'espace dans ses reliefs et se trouvait
en opposition avec la rigueur des peintures à bandes.
Il était difficile de croire que l'artiste qui avait exécuté
ces bandes avait produit ces reliefs colorés. Contrairement à
l'attitude si souvent remarquée chez des artistes au succès
trop rapide, Stella ne s'est jamais employé à produire du
Stella médiatique. « Quand on en a terminé avec quelque
chose, on ne peut pas continuer à se raconter des histoires. Je
ne voyais pas comment je pourrais rendre plus intéressant ce que
j'avais fait les dix années précédentes», et
il prit le risque de tout recommencer sans crainte de déranger.
William Rubin note
que «cette attitude, cette diversité de Frank Stella provient
d'un désir de "mieux faire", qui est également à
la source de l'inventivité extraordinaire qu'il a déployée
dans son uvre depuis trente ans. Cette création exige un
engagement personnel profond et une incroyable énergie physique.
Stel- la insiste beaucoup sur cette dernière, et décrit
son travail comme 'plus physique que visuel'. L'artiste met ainsi l'accent
sur le côté physique de son entreprise non tant pour signaler
l'aspect manuel du travail d'atelier que pour signaler l'aspect concret
de sa production: c'est un art d'un matérialisme déclaré
qui s'oppose à la pureté, à l'absolutisme, et au
platonicisme de la plupart des pionniers du non-figuratif».
« C'est devant la Décollation de saint Jean-Baptiste (du
Le Caravage à Malte), affirme Frank Stella, que j'ai soudain senti
pour la première fois que la peinture des vieux maîtres avait
quelque chose à voir avec l'abstraction; en d'autres termes, ce
qui rendait la peinture du passé si extraordinaire pouvait être
fait en peinture abstraite. Pas de la même manière, pas en
retournant vers le passé, mais dans le sens que toute l'activité
de la peinture et de la figuration existe dans un espace vivant. Il y
a un espace tout autour des figures, et c'est cet espace autour d'elles
et derrière les choses, ce sentiment que les choses ne sont pas
collées les unes sur les autres mais qu'il y a de l'espace autour
d'elles, c'est ça, je pense, qu'il est possible de réaliser
en art abstrait. On peut dépasser la grille cubiste. Et l'abstraction
possède ce grand avantage, insuffisamment exploité pour
l'instant, qu'elle est libre de ne pas illustrer » .
Jacques Magnol. L'Impact,
juin 1991
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