![]() |
![]() |
L'art contemporain turc
La jeune création turque apporte un souffle d'authenticité sur la scène artistique européenne
Aux dernières nouvelles, les échanges artistiques entre l'Asie
et l'Europe posent encore quelques problèmes sur une scène
dévolue aux relations Est-Ouest et largement dominée par
les acteurs américains dont il n'est pas inutile de rappeler l'essor
totalement dû à une indéniable volonté politique
d'hégémonie.
Les yeux doux de la Turquie à la CEE s'accompagneront-ils de la
même démarche, offrant ainsi aux artistes la reconnaissance
de leur apport majeur à la définition d'une identité
nationale et, plus prosaiquement, l'importante entité économique
qu'ils représentent à l'image du récent mouvement
créé par les pays de l'Est ? C'est du moins ce qui apparaît
des récentes initiatives turques, tant institutionnelles que privées.
Dans ce contexte est apparue en 1986 la Biennale Asie-Europe, qui se tient
dans les salles du Musée de Peinture et de Sculpture d'Ankara,
la capitale, et les exposition Soliman le Magnifique dans les Internationales
d'Art Contemporain d'Istanbul qui se tiennent depuis 1987 dans des sites
historiques comme la basilique Sainte-Irène ou le Hammam de Sainte-Sophie.
Des artistes d'envergure internationales, Arnulf Rainer, Michel-Angelo
Pistoletto ou Markus Lupertz, ont participé à ces événements,
permettant ainsi de favoriser l'essor de la peinture turque grâce
à ces manifestations de prestige.
Nous avons suivi la plus grande manifestation organisée par le
Ramko Art Center en octobre dernier à Istanbul dont l'objectif
ambitieux était de dresser un panorama de la création contemporaine
turque. Une telle action ne peut naturellement prétendre à
l'exhaustivité, cependant le nombre d'artistes y participant, cent
trente, leur appartenance à plusieurs générations
et leur provenance de toutes les régions de Turquie, par conséquent
de diverses écoles d'art, offraient un gage de pluralisme. Les
envois, limités à trois par artiste, furent examinés
et sélectionnés par trois directeurs de musée: Jan
Hoet du Museum van Hedendaagse Kunst de Gand et directeur de la prochaine
Documenta; Bruno Mantura de la Galerie Nationale d'Art Moderne de Rome
et Dieter Ronte du Sprengel Museum de Hanovre.
L'heureuse surprise fut de constater qu'il ne s'agissait ni d'un art banalisé dans des traits de caractère internationaliste ni d'une peinture folkloriste. En fait, le jury n'a pas cherché à cerner une identité orientale mais à explorer la diversité des expressions. Comme dans tout concours on dénombrait force envois médiocres, tandis que les meilleurs faisaient preuve d'une connaissance remarquable de la peinture. A l'image des pays où la condition des artistes n'atteint pas la situation idyllique offerte chez nous, tant la richesse du contenu que la virtuosité de l'exécution ont particulièrement frappé. Les meilleurs travaux apparaissent empreints d'une forte identité turque, une note d'authenticité qui leur permet d'échapper à la banalité occidentale. Précisons pour l'anecdote que les recalés se montrèrent trop influencés par tous les styles que nous connaissons ou trop académiques; ce qui constitue en fait une deuxième catégorie érigée en système à l'image de celui qui existe également chez nous, sans que personne puisse expliquer cet attrait incongru pour la médiocrité ! Les premiers prix décernés, dans l'ordre, à Irfan Okan, (ill.ci-dessus), Orhan Benli (illustration à gauche)et Bahar Kocaman récompensent tous une qualité de travail de la peinture, la considération du contenu n'étant apprécié qu'ensuite. De la solide architecture qui soutient le discours et l'idée conceptuelle d'Okan à la virtuosité bien balançée de Kocaman (ci-dessous) qui s'oppose en quelque sorte au précédent, l'éventail des expressions passe également par le réalisme au contenu politique et freudien d'Ozdemir, les exercices géométrique d'Oztoprak ou la mystérieuse profondeur de Naziker. La variété des recherches témoigne de la vitalité et de l'indépendance de la création contemporaine turque.
Par le passé, tant l'art occidental que l'oriental se sont nourris et enrichis de leurs échanges. Rappelons par exemple combien l'art et la philosophie orientale ont fourni de formes plastiques aux artistes abstraits européens, tout particulièrement le rapport entre les peintres gestuels et la calligraphie, ou, dans l'autre sens, l'attrait particulier exercé par l'Ecole de Paris sur les peintres turcs dans les années 1930-40. Les nouveaux contacts qui se tissent sur le plan européen augurent une intensification des échanges qui permettront aux artistes de se confronter avec d'autres expressions. La volonté politique existe, I'épouse du président de la République est venue personnellement féliciter les artistes primés le jour de la remise des prix au Ramko Art Center. Ataturk lui-même fut A l'avant-garde pour diffuser les arts plastiques dans son pays. Selon lui, c'est attenter à la vie d'un peuple que de le priver d'art. Jacques Magnol. L'Impact, Istanbul décembre 1990.
Jan Hoet : «Une peinture en fonction d'un contenu» «C'est la meilleure
manifestation que l'on puisse voir à Istanbul car, dans cette sélection
d'artistes, nous sommes allés à la recherche d'une authenticité
et non d'un style international pour lui-même. Jan Hoet. Istanbul
1990.
Bruno Mantura : «11 n'y a pas de Manifeste dans la culture actuelle » «L'ensemble des uvres présentées à ce concours d'art contemporain turc témoignait d'une culture et d'une curiosité étendues. Il apparaît que ces artistes réussissent à lier de manière personnelle une forme à un contenu tout en suivant les moyens d'expression universels, l'art contemporain étant évidemment international. Il n'y a cependant pas de solutions nouvelles car je crois foncièrement que nos années sont marquées par une sorte d'éclectisme très libre qui va dans toutes les directions. Il n'y a pas d'idéologie artistique dominante, il n'y a pas de Manifesto dans la culture actuelle, par contre il y a une liberté indivi- Nous avons cru que les recherches s'orientaient vers la figuration, puis nous avons remarqué qu'il y avait toujours un attrait pour l'abstrait. Il est probable que de cette diversité émerge un mélange équilibré de figuration et de formes libres abstraites; des formes plutôt informelles qu'abstraites. Les artistes donnent généralement l'impression de se nourrir des contraires pour trouver de nouvelles voies.» Bruno Mantura. Istanbul
1990.
Dieter Ronte : «De la vraie peinture» « Parmi les quatre cent quinze tableaux que nous avons eu à juger, nous avons bien sûr relevé des variations importantes de qualité, mais plusieurs se sont révélés excellents. Dans la sélection finale, nous distinguons quatorze artistes de styles différents, du réalisme à l'art abstrait, bien que cette dernière tendance soit minoritaire et le fait d'artistes plus âgés. Différences de style, mais en fait une seule qualité: celle de l'écriture, de la peinture. Irfan Okan, Orhan Benli et Bahar Kocaman sont un exemple de la «vraie peinture»; l'approche, le contenu, le style, le statement, sont différents chez tous, mais ils ont en commun d'être de très bons peintres. D'une certaine manière, nous remarquons que nombre de ces artistes travaillent avec une iconographie occidentale sans toutefois la comprendre parfaitement, ce qui en rend le résultat d'autant plus intéressant pour nous. C'est un changement dans la signification du contenu, dans un sens plus éloigné de celui communément admis en Europe. L'expression varie également, ainsi les artistes turcs couvrent plus facilement la
surface, ce que les artistes européens ne font généralement
pas. Ils effectuent de même un retour à la tradition quand
ils reprennent, par exemple, certaines formes de leur écriture
ancienne, mais leur point commun réside dans le soin apporté
à la finition de leur tableau; une préoccupation beaucoup
plus forte que celle remarquée normalement en Europe. Cette recherche
de la beauté révèle un refus de la laideur, une crainte
de la révolution artistique. Ce n'est pas vraiment l'art libre
de l'artiste qui attaque la société à l'instar des
Occidentaux. La notion de différence est complexe à formuler:
les artistes turcs ont un style propre, empreint d'un sentiment d'identité
nationale très fort, associé à un souci de qualité
qui habite chacun des quatorze artistes que nous avons sélectionnés.
A l'image des distinctions que nous aimons établir en Europe entre,
par exemple, l'art allemand, français, suisse ou hollandais, nous
remarquons ici l'existence d'un courant de création proprement
turc, ce qui est le phénomène le plus important.» |
|
| . | |