L'art contemporain turc

 

La jeune création turque apporte un souffle d'authenticité sur la scène artistique européenne

 

Interventions:

La jeune création turque apporte un souffle d'authenticité sur la scène artistique européenne. Jacques Magnol

Il n'y a pas de Manifeste dans la culture actuelle. Bruno Mantura

Une Peinture en fonction d'un contenu. Jan Hoet

De la vraie peinture. Dieter Ronte


Jan Hoet, Dieter Ronte et Bruno Mantura.

Aux dernières nouvelles, les échanges artistiques entre l'Asie et l'Europe posent encore quelques problèmes sur une scène dévolue aux relations Est-Ouest et largement dominée par les acteurs américains dont il n'est pas inutile de rappeler l'essor totalement dû à une indéniable volonté politique d'hégémonie.
L'ouverture culturelle Nord-Sud est encore quasi inexistante malgré des liens commerciaux en extension constante avec les pays récemment industrialisés; c'est l'occasion de noter l'intérêt croissant porté à la culture dans le contexte particulier de l'adhésion d'un pays à la Communauté Européenne. Les arts font désormais officiellement partie de la panoplie des moyens de pénétration économique d'un pays et nous citerons, parmi les exemples les plus réments, permettant ainsi de favoriser celui de l'Etat espagnol qui soutient depuis trois ans une importante offensive pour la diffusion de son patrimoine culturel, tant historique que contemporain.


Irfan Okan. 96x125 cm. 1er Prix.

Les yeux doux de la Turquie à la CEE s'accompagneront-ils de la même démarche, offrant ainsi aux artistes la reconnaissance de leur apport majeur à la définition d'une identité nationale et, plus prosaiquement, l'importante entité économique qu'ils représentent à l'image du récent mouvement créé par les pays de l'Est ? C'est du moins ce qui apparaît des récentes initiatives turques, tant institutionnelles que privées. Dans ce contexte est apparue en 1986 la Biennale Asie-Europe, qui se tient dans les salles du Musée de Peinture et de Sculpture d'Ankara, la capitale, et les exposition Soliman le Magnifique dans les Internationales d'Art Contemporain d'Istanbul qui se tiennent depuis 1987 dans des sites historiques comme la basilique Sainte-Irène ou le Hammam de Sainte-Sophie. Des artistes d'envergure internationales, Arnulf Rainer, Michel-Angelo Pistoletto ou Markus Lupertz, ont participé à ces événements, permettant ainsi de favoriser l'essor de la peinture turque grâce à ces manifestations de prestige.
Hors cet effort intérieur, source de confrontations indispensables pour les artistes, les manifestations hors frontières traitent plus souvent de sujets historiques telle galeries du Grand Palais à Paris au printemps de cette année; elles n'en constituent pas moins un apport fondamental aux initiatives privées qui tentent d'installer l'art sera de lui-même, nous ne pouvons augurer dans quel délai; il se passera moins d'un an avant de voir se réaliser plusieurs expositions importantes, tant muséales que commerciales.


Orhan Benli. 115x125 cm. 2ème Prix.


Bahar Köcaman. 116x89 cm. 3ème Prix.

Nous avons suivi la plus grande manifestation organisée par le Ramko Art Center en octobre dernier à Istanbul dont l'objectif ambitieux était de dresser un panorama de la création contemporaine turque. Une telle action ne peut naturellement prétendre à l'exhaustivité, cependant le nombre d'artistes y participant, cent trente, leur appartenance à plusieurs générations et leur provenance de toutes les régions de Turquie, par conséquent de diverses écoles d'art, offraient un gage de pluralisme. Les envois, limités à trois par artiste, furent examinés et sélectionnés par trois directeurs de musée: Jan Hoet du Museum van Hedendaagse Kunst de Gand et directeur de la prochaine Documenta; Bruno Mantura de la Galerie Nationale d'Art Moderne de Rome et Dieter Ronte du Sprengel Museum de Hanovre.
S'ils possédaient d'historique culturelle de l'Empire ottoman, tous trois devaient avouer leur méconnaissance de la création turque actuelle.


Abdurrahman Oztoprak. 125x125 cm.


Haldun Naziker. 75x84 cm.

L'heureuse surprise fut de constater qu'il ne s'agissait ni d'un art banalisé dans des traits de caractère internationaliste ni d'une peinture folkloriste. En fait, le jury n'a pas cherché à cerner une identité orientale mais à explorer la diversité des expressions. Comme dans tout concours on dénombrait force envois médiocres, tandis que les meilleurs faisaient preuve d'une connaissance remarquable de la peinture. A l'image des pays où la condition des artistes n'atteint pas la situation idyllique offerte chez nous, tant la richesse du contenu que la virtuosité de l'exécution ont particulièrement frappé. Les meilleurs travaux apparaissent empreints d'une forte identité turque, une note d'authenticité qui leur permet d'échapper à la banalité occidentale. Précisons pour l'anecdote que les recalés se montrèrent trop influencés par tous les styles que nous connaissons ou trop académiques; ce qui constitue en fait une deuxième catégorie érigée en système à l'image de celui qui existe également chez nous, sans que personne puisse expliquer cet attrait incongru pour la médiocrité !

Les premiers prix décernés, dans l'ordre, à Irfan Okan, (ill.ci-dessus), Orhan Benli (illustration à gauche)et Bahar Kocaman récompensent tous une qualité de travail de la peinture, la considération du contenu n'étant apprécié qu'ensuite. De la solide architecture qui soutient le discours et l'idée conceptuelle d'Okan à la virtuosité bien balançée de Kocaman (ci-dessous) qui s'oppose en quelque sorte au précédent, l'éventail des expressions passe également par le réalisme au contenu politique et freudien d'Ozdemir, les exercices géométrique d'Oztoprak ou la mystérieuse profondeur de Naziker. La variété des recherches témoigne de la vitalité et de l'indépendance de la création contemporaine turque.


Sezai Ozdemir. 125x100 cm.

Par le passé, tant l'art occidental que l'oriental se sont nourris et enrichis de leurs échanges. Rappelons par exemple combien l'art et la philosophie orientale ont fourni de formes plastiques aux artistes abstraits européens, tout particulièrement le rapport entre les peintres gestuels et la calligraphie, ou, dans l'autre sens, l'attrait particulier exercé par l'Ecole de Paris sur les peintres turcs dans les années 1930-40. Les nouveaux contacts qui se tissent sur le plan européen augurent une intensification des échanges qui permettront aux artistes de se confronter avec d'autres expressions. La volonté politique existe, I'épouse du président de la République est venue personnellement féliciter les artistes primés le jour de la remise des prix au Ramko Art Center. Ataturk lui-même fut A l'avant-garde pour diffuser les arts plastiques dans son pays. Selon lui, c'est attenter à la vie d'un peuple que de le priver d'art.

Jacques Magnol. L'Impact, Istanbul décembre 1990.


Reyhan Kagitçi. 125x113 cm.

 

Jan Hoet : «Une peinture en fonction d'un contenu»

«C'est la meilleure manifestation que l'on puisse voir à Istanbul car, dans cette sélection d'artistes, nous sommes allés à la recherche d'une authenticité et non d'un style international pour lui-même.
L'authenticité turque s'exprime dans l'articulation, dans la densité: c'est-à-dire que ces artistes occupent tout l'espace, celui-ci n'est jamais ouvert, mais clos et dense; une attitude que l'on peut rapprocher de leur conception de la décoration. La démarche est visible tant dans leurs mosaïques que dans leurs textes où ils font preuve d'une attention extrême pour la finition. La touche vers l'extérieur de la toile a la même densité que celle de l'intérieur. Ils ne capitulent pas dans leur travail de création. En général, les artistes turcs délaissent l'académisme simplement superficiel pour privilégier la profondeur. Imprégnés de leur histoire, ils recherchent tant un contenu qu'une autre peinture dans l'élaboration de leur travail. Une peinture qui soit en fonction de ce contenu. Les artistes turcs ne sont pas inférieurs à leurs confrères européens et si nous avons également chez nous des gens qui font preuve d'une excellente technique, ils ne possèdent pas cette densité, cette intériorité.»

Jan Hoet. Istanbul 1990.
Jan Hoet est directeur du Museum van Hedendaagse Kunst de Gand et directeur de la prochaine Documenta (Kassel).


Devabil Kara. 125x98 cm.


Habib Aydogdu. 125x110 cm.

Bruno Mantura : «11 n'y a pas de Manifeste dans la culture actuelle »

«L'ensemble des œuvres présentées à ce concours d'art contemporain turc témoignait d'une culture et d'une curiosité étendues. Il apparaît que ces artistes réussissent à lier de manière personnelle une forme à un contenu tout en suivant les moyens d'expression universels, l'art contemporain étant évidemment international. Il n'y a cependant pas de solutions nouvelles car je crois foncièrement que nos années sont marquées par une sorte d'éclectisme très libre qui va dans toutes les directions. Il n'y a pas d'idéologie artistique dominante, il n'y a pas de Manifesto dans la culture actuelle, par contre il y a une liberté indivi- Nous avons cru que les recherches s'orientaient vers la figuration, puis nous avons remarqué qu'il y avait toujours un attrait pour l'abstrait. Il est probable que de cette diversité émerge un mélange équilibré de figuration et de formes libres abstraites; des formes plutôt informelles qu'abstraites. Les artistes donnent généralement l'impression de se nourrir des contraires pour trouver de nouvelles voies.»

Bruno Mantura. Istanbul 1990.
Bruno Mantura Bruno Mantura est directeur de la Galerie Nationale d'Art Moderne de Rome.

 

Dieter Ronte : «De la vraie peinture»

« Parmi les quatre cent quinze tableaux que nous avons eu à juger, nous avons bien sûr relevé des variations importantes de qualité, mais plusieurs se sont révélés excellents. Dans la sélection finale, nous distinguons quatorze artistes de styles différents, du réalisme à l'art abstrait, bien que cette dernière tendance soit minoritaire et le fait d'artistes plus âgés. Différences de style, mais en fait une seule qualité: celle de l'écriture, de la peinture. Irfan Okan, Orhan Benli et Bahar Kocaman sont un exemple de la «vraie peinture»; l'approche, le contenu, le style, le statement, sont différents chez tous, mais ils ont en commun d'être de très bons peintres. D'une certaine manière, nous remarquons que nombre de ces artistes travaillent avec une iconographie occidentale sans toutefois la comprendre parfaitement, ce qui en rend le résultat d'autant plus intéressant pour nous. C'est un changement dans la signification du contenu, dans un sens plus éloigné de celui communément admis en Europe.

L'expression varie également, ainsi les artistes turcs couvrent plus facilement la surface, ce que les artistes européens ne font généralement pas. Ils effectuent de même un retour à la tradition quand ils reprennent, par exemple, certaines formes de leur écriture ancienne, mais leur point commun réside dans le soin apporté à la finition de leur tableau; une préoccupation beaucoup plus forte que celle remarquée normalement en Europe. Cette recherche de la beauté révèle un refus de la laideur, une crainte de la révolution artistique. Ce n'est pas vraiment l'art libre de l'artiste qui attaque la société à l'instar des Occidentaux. La notion de différence est complexe à formuler: les artistes turcs ont un style propre, empreint d'un sentiment d'identité nationale très fort, associé à un souci de qualité qui habite chacun des quatorze artistes que nous avons sélectionnés. A l'image des distinctions que nous aimons établir en Europe entre, par exemple, l'art allemand, français, suisse ou hollandais, nous remarquons ici l'existence d'un courant de création proprement turc, ce qui est le phénomène le plus important.»
Dr Dieter Ronte. Istanbul 1990.
Dieter Ronte est directeur du Sprengel Museum de Hanovre.

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