James
Turrell
La couleur reste l'art ultime
Les expositions de
Turrell sont des installations d'espaces lumineux, ses conceptions ne
se concrétisent par aucun élément tactile mais sur
un plan optique qui fonctionne exclusivement au niveau «perceptuel».
Profondément mystique, l'intervention de James Turrell est un exercice
de perception que l'on peut rapprocher des recherches du Bernois Heinz
Brand ou de l'Anglo-Indien Anish Kapoor. Depuis 1967, James Turrell crée
des installations dans lesquelles il étudie le phénomène
de la lumière et de l'espace.
L'uvre en elle-même
est constituée d'un espace lumineux créé dans une
pièce obscure et ni les formes ni les volumes ne sont prédéterminés,
dans le but de libérer le spectateur de ses notions habituelles
de perception. Dans cette mise en situation qui, en pratique, requiert
un délai minimum de quinze minutes d'observation, l'espace nous
apparaît «non dimensionnel», purement virtuel et totalement
«inspiré» par la lumière. L'approche peut déconcerter
par l'effort d'adaptation et de disponibilité sensorielle qu'elle
demande et l'on pourrait ajouter que notre perception de la vibration
particulière de l'espace variera selon les distances que l'on voudra
bien, ou pourra prendre par rapport à nos notions conceptuelles
habituelles.
Sur le plan de la
description simple, les espaces du Turrell n'ont aucun caractère
de référence. Ils ne présentent et ne représentent
rien; ces lieux de perception sont à expérimenter sur les
lieux où ils sont installés: à Berne, au Musée
des beaux-arts, l'exposition associait une suite de gravures First Light
réalisées en 1989-90, et la projection lumineuse Catso White
qui fut initialement montée en Californie en 1967.
A Zurich ce sont deux installations créées spécialement
en 1990 chez Turske & Turske: Long Green 1990, une lumière
vert-foncé dans une ouverture rectangulaire, et Fritto Misto, une
ouverture similaire «habitée» de rouge intense. Le
visiteur distrait décide, déçu après un coup-d'il
trop rapide qu'il n'y a rien à voir et circule! il a en ce sens
raison puisque tout est à percevoir, et différemment, selon
la position du spectateur dans la pièce: selon qu'il se tiendra
plus ou moins éloigné de la source lumineuse, il considérera
autrement la structure de la pièce, jusqu'à l'abstraire
totalement; il perdra ensuite progressivement la notion des trois dimensions
pour se trouver dans un espace indéfini, ou d'autant plus infini
que son champ visuel n'embrassera plus que l'espace de lumière.
La notion de forme prend ainsi chez Turrell une fonction très secondaire.
Le phénomène est totalement étranger à ce
que l'on range généralement dans le tiroir de l'illusion,
la lumière n'est pas un média, c'est l'uvre elle-même
dont la densité mystique ne peut nous échapper.
Des impressionnistes,
qui représentaient la couleur du sujet tel qu'il était éclairé,
à Dan Flavin qui utilise la lumière produite par des appareils
lumineux, la lumière est dans les deux cas, soit l'objet de la
peinture, soit le moyen de représentation. Depuis 1970, plusieurs
artistes travaillent avec des tubes de néon ou fluorescents, dont
les tenants du Minimalisme tels Robert Morris ou Dan Flavin; la démarche
de Turrell ne se limite pas au dialogue avec l'espace cher à la
théorie minimaliste. Il se distingue tout autant de Rothko, Ad.
Reinhardt ou Barnett Newman, dont l'usage de la couleur est en relation
directe avec l'espace défini par le cadre ou celui créé,
ou induit, dans son environnement immédiat.
La préoccupation profonde de Turrell est celle de la valeur absolue
de la lumière en tant qu'énergie, substance spatiale et
mentale, indépendante des formes objectives. «Il est important
de comprendre que mon travail n'a pas de représentation. Il n'y
a rien à l'intérieur: ni image, ni design. Absolument rien.
Il n'y a jamais rien eu et il n'y aura jamais rien. Ce n'est pas un art
de substitution. Ce n'est pas l'absence de réflexion, c'est l'absence
de réflexion avec des mots. C'est ce stade absolu, cette qualité
que je désire atteindre.»
Jacques Magnol.
L'Impact, février 1991
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«Mon
art est en rapport avec la lumière elle-même. Ce n'est pas
le vecteur d'une révélation; c'est la révélation.
Je réalise des espaces qui ne nous sont pas totalement inconnus,
qui ressemblent à de espaces de rêve; quand vous regardez
à l'intérieur, les règles semblent différentes
de celles qui régissent l'espace dans lequel vous évoluez.»
James
Turrell
«Etant donné
que dans l'infini je n'ai rien perçu d'autre que lumière
et espace, et que la puissance ll'étendue et la profondeur de l'infini,
ni notre imagination, ni notre raison ne peuvent appréhender l'essence
derrière une telle apparence et nous avons l'impression d'être
dans un désert incommensurable; ceci est le chaos, le royaume des
esprits inaccessible à nos sens. La couleur est l'art ultime: pour
nous, ceci reste et doit rester quelque chose de mystique.»
Philipp
Otto Runge
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