Bendicht Wagner

 

Marchand d'art précolombien

 

Bénédiction du métier à tisser, travail nécessaire dans une atmosphère de lutte permanente, dans des conditions difficiles, pour plaire aux dieux, dernières parures des personnalités, ces différentes étapes prouvent l'appartenance des tissus anciens du Pérou à un rituel sacré.

"Chancay", environ 7300 ap. J.-C. Jaguars et masque humain. Tissu restauré 54 x 60 cm.

Longtemps délaissés dans d'obscurs marchés aux puces pour des collectionneurs considérés comme des originaux, la découverte des objets d'art des anciennes cultures des Amériques est assez récente.
Cette découverte vient de l'intérêt que de nombreux artistes, et non des moindres, tels Picasso, Klee, Moore, ont porté à ces civilisations. En comparant les poteries péruviennes et celles de Picasso, H. Moore déclarait: «Je ne cherche pas, je trouve.»

Pour présenter un aspect pratiquement inconnu de ces réalisations, nous avons rendu visite à Ben Wagner qui, dans sa galerie du 5 Templiers, près de la Terrrassière, à Genève, présente entre autres poteries et bijoux précolombiens, une importante collection de tissus anciens.

B. Wagner, collectionneur depuis 34 ans, est marchand d'art primitif depuis une dizaine d'années. Connu des collectionneurs de nombreux pays pour la qualité de ses pièces, il ne s'est pas contenté d'attendre l'arrivée des objets en Suisse pour faire son choix.
Des recherches et des fouilles personnelles au Pérou de 1950 à 1956 lui ont permis de devenir un conseiller écouté. Son mariage avec une ravissante Péruvienne a aussi facilité son intégration ainsi que l'ouverture de nombreuses portes.
Seuls connus du grand public, les Incas, Mayas, Aztèques n'ont occupé la scène que durant deux siècles; ils ne furent que les épigones d'un nombre important de cultures existantes depuis trois mille ans. La période « formative », moment où le bouillonnement est le plus intense et la création la plus grande se situe de 800 av J.-C. à 200 ap. J.-C.

"Tiahuanaco" côte sud Pérou, env. 600-900 ap. J.-C. 54 x 60 cm.

Parmi les objets de l'art ancien du Pérou, les tissus retiennent l'attention pour trois raisons: ce sont les plus anciens qui nous soient parvenus, les plus intéressants au niveau technique, et les plus beaux des Amériques et probablement du monde. Respectés aux USA depuis plus longtemps, les collectionneurs d'art textile apprécient autant le langage des formes que la composition des couleurs considérée comme moderne.

En réalité les connaissances concernant ces textiles sont floues. Origine, fabrication, utilisation, le monde de l'art en est réduit à des suppositions. Le tissage était, au Pérou, un artisanat familial transmis génération après génération, depuis plusieurs millénaires. Chacun appréciait le travail, le savoir et le temps employé dans la production de tissus fins. Le climat très sec du Pérou a facilité la conservation de ces tissus. De la laine des lamas, alpacas, guanacos et vigognes, les indigènes tissaient leurs habits sur des chaînes de coton. Aucune culture ancienne ne maîtrisait autant que les Péruviens les possi¬bilités techniques.

"Nazca" Sud du Pérou. env. 400-600 ap. J.-C. Idoles accompagnant /es personnages importants dans leur tombe.

Terre cuite du Pérou. env. 7300 ap. J.-C. Couleurs d'origine. Peinte après la cuisson. Hauteur: 56,5 cm.
«Chancayu, env. 7200 ap. J.-C.

 

Les tissus Tiahuanaco de la côte datent d'environ 800 à 1200 ap. J.-C., ceux des nécropoles de Chancay, (nord de Lima), sont de 1200 à 1400. Tous les fragments furent mis à jour lors de fouilles au bord des déserts de sable près de la côte. Ils faisaient partie d'habits (ponchos) et de draps dans lesquels les momies étaient enveloppées en position accroupie. Ces momies portaient souvent un masque en or, argent, cuivre, bois ou tissu peint.
II est important de noter que la notion de tissu péruvien concerne toujours des objets qui ont accompagné le mort dans sa tombe. Les motifs nous renseignent sur l'idée de l'au-delà de cette époque car tout le rituel du culte des morts y est représenté.
Comme, de nos jours, les tisserands péruviens demandent la bénédiction des dieux avant de commencer le tissage, nous pouvons imaginer que dans le Pérou précolombien il s'agissait d'un culte sacré qui devait attirer les faveurs des dieux.

Parmi les motifs : des démons animaliers, moitié animaux moitié humains, ornés d'ailes fantastiques, des trophées aux visages masqués qui nous regardent. Les animaux sacrés tels chats sauvages, poissons, pumas, jaguars et condors sont omniprésents. En examinant la poterie présentée ici, on observe les yeux qui pleurent pour fertiliser la terre, le sexe roi, les mains en position d'adoration prêtes à rejoindre l'au-delà, la tête couronnée qui symbolise le côté matériel, signe de richesse et de puissance passagères. Seule la magie pouvait accompagner les morts dans l'au-delà, et seuls les chamans et les prêtres en autorisaient l'accès. Cette, fascination est toujours d'actualité au Pérou, mais combien de mystères restent à élucider.

Jacques Magnol. L'Impact, septembre 1984.

 

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