Andy Warhol

 

"L'objet absolu est celui dont la valeur est nulle"

 

Le Palazzo Grassi présente, jusqu'au 27 mai 1990, la grande rétrospective consacrée à Andy Warhol; elle comprend plus de deux cent cinquante ouvres, allant des premiers dessins des années cinquante jusqu'aux tableaux réalisés peu de temps avant sa mort, en 1987.


"Camouflage Self Portrait", 1986, sérigraphie, acryl sur toile, 203 x 203 cm.

L'exposition propose donc une lecture globale de l'ouvre d'Andy Warhol, en accordant une attention particulière à la période Pop et à la production sérigraphique sérielle, par la présentation d'un vaste répertoire d'ouvres et de documents.

«A la limite, Baudelaire n'était pas loin d'assimiler l'oeuvre d'art à la mode elle-même sous le signe triomphant de la modernité, la mode comme ultramarchandise, comme assomption sublime de la marchandise, et donc comme parodie radicale et comme négation radicale de cette marchandise. (...) Nous sommes dans la jungle des objets fétiches... »*

Outre cette dénégation de l'objet, Andy Warhol a tenu à reléguer à l'arrière-plan sa fabrication même, ce qui fut l'acte le plus radical qui caractérisa, début 1960, le Pop' Art: dépersonnaliser l'acte esthétique. Il abandonna même le geste de peindre, au profit de la sérigraphie, lui ou ses assistants intervenant indifféremment.
Warhol s'est souvent comparé à une machine qui enregistre ce qui l'entoure, et où les critères de choix sont basés, bien sûr, sur le contenu de l'image, sans rapport avec l'art, mais en étroite relation avec le réel, la vie collective, la société, observés également dans leurs aspects les plus banals (V. ill. Say Pepsi please 1962).


"Close cover before striking - Pepsi Cola", 1962, acryl et papier d'émeri, 182.9 x 137 cm, Museum Ludwig, Cologne.

Warhol, qui a sacralisé l'objet de consommation courante, imposé des images extrêmement simples derrière lesquelles il s'est totalement éclipsé, est considéré comme un des artistes les plus importants du XXe siècle pour avoir indiqué une nouvelle façon de voir le monde qui nous entoure, qu'il exprima tant par la peinture que dans le cinéma.
Les historiens les moins partisans, qui ne lui reconnaissent que l'apport de cette idée, la formulation de ce concept, mesurent son apport à l'aune de celui de Manet, un siècle plus tôt, et l'estiment identique.
En fait, créateur de son propre système artistique, il ne renvoie à personne d'autre, même s'il fut particulièrement proche de Marcel Duchamp, plus que d'autres, tels Rosenquist, Lichtenstein ou Wesselmann, il a assimilé les divers héritages pour devenir le meneur, l'ouvreur qui rompait radicalement avec la période héroïque de l'expressionnisme abstrait, dans une Amérique à la recherche d'une nouvelle iconographie qui lui soit propre. Les images de la vie quotidienne entrent alors comme partie unique et indissociable du patrimoine expressif de l'artiste. «Se limitant à reproduire des images quotidiennes sans interprétation particulière, mais en les agrandissant jusqu'à des proportions monumentales, il les rend sensationnelles et les transforme en icônes ».
Avec l'apparition, en 1960, des personnages de BD, Dick Tracy, Superman, qu'il avait découverts dans sa jeunesse, les produits de consommation courante, Coca Cola, Campbell's Soup, Brillo, Del Monte, Warhol fit descendre l'art de son piédestal pour le «mouiller» simplement dans le monde du réel et de la société médiatique. Il fut un artiste « naturel », anti-intellectuel, au sens artistique extrêmement développé; la répétition de ses images provoqua un choc visuel et conceptuel. Cette capacité de rendre «extraordinaire l'ordinaire» à base d'une imagerie purement américaine arrivait fort à propos pour assouvir cette volonté d'indépendance, et tenter de redéfinir les limites de l'art. Les actions suivantes révéleront sa fascination pour la célébrité, Liz Taylor, Marilyn Monroe, Jackie Kennedy, mais aussi sa prise de conscience de l'ironie de la beauté fatalement condamnée.
Les Disasters, avec leurs photographies tirées de Life et d'autres journaux, d'accidents spectaculaires, de suicidés, de la chaise électrique de Sing Sing, et surtout de l'assassinat de Kennedy, établiront «ce constat lucide de la présence de la mort violente comme spectacle dans la société capitaliste». Ainsi, parfait miroir de son époque que, Warhol assume le rôle de témoin d'une condition sociale, un rôle qui lui vaut cette perpétuelle assimilation à celui de Manet. Il n'est que d'examiner la production actuelle, qui est encore largement tributaire de la conception de Warhol.
Souvent considéré, et surtout en Europe comme dangereux et subversif, Andy Warhol a surtout posé des questions et principalement une: Quand est-ce de l'art, quand n'en est-ce pas? «Son but était d'esthétiser la vie elle-même, faire de l'existence une oeuvre d'art ininterrompue.»

Jaqcques Magnol - L'Impact - avril 1990

Notes : Andy Warhol est né en 1928 à Pittsburgh, de parents tchécoslovaques émigrés aux Etats-Unis. II obtient un diplôme au Carnegie Institute of Technology de Pittsburgh en 1949. II se rend ensuite à New York, où il trouve du travail comme dessinateur publicitaire et de mode à la revue «Glamour». En 1957, il reçoit le Prix de l'Art Directors Club Medal; il commence alors à - exposer des dessins et des lithographies à la Bodley Gallery de New York.
Au début des années soixante, le Pop Art fait son entrée dans le monde de l'art et les premiers signes sont annoncés par les tableaux de Robert Rauschenberg et Jasper Johns. Warhol est dans son élément avec ces recherches, qui s'inspirent des images typiques de la publicité et, en général, des médias.
Les premières ceuvres «pop» sont peintes sur toile et reproduisent des séries toujours égales du même sujet, comme les fameuses boîtes de soupe Campbell qui seront exposées pour la première fois à la Ferus Gallery de Los Angeles en 1962. Durant cette période, il réalise les portraits de Marilyn Monroe, quelques jours après le suicide de l'actrice. A ce moment-là arrive le grand succès dans le domaine artistique.
Warhol travaille en équipe dans un loft qu'il appelle la Factory, avec un groupe d'amis réalisant ensemble un grand nombre de sérigraphies sur toile, où il reproduit des images extraites de journaux et de revues: des portraits de vedettes du cinéma et du rock, de célèbres criminels, des accidents de la route ou de grandes fleurs, avant de proposer, en 1964, les cubes de bois qui reproduisent les boîtes de brosses Brillo. A partir de 1963, Andy- Warhol s'oriente vers le cinéma et produira une soixantaine de films, tous en noir et blanc et réalisés selon une technique élémentaire: c'est-à-dire avec la caméra fixée sur une scène unique ou une image unique. «Sleep» représente, par exemple, un jeune homme qui dort, et dure six heures; «Empire» reproduit pendant huit heures de suite l'Empire State Building.
En 1972, il revient à la peinture et au dessin, en réalisant de nombreux portraits sur commission. Andy Warhol est désormais un artiste consacré parmi les plus importants de notre époque et ses expositions personnelles ou collectives, dans les galeries et les musées les plus prestigieux, ne se comptent plus.
Andy Warhol est mort à New York, d'une crise cardiaque, le 22 février 1987.

Autres expositions
A Turin, dans l'ancienne usine de Lingotto, Fiat poursuit cet hommage global à Andy Warhol et l'Italie, avec des aeuvres datant principalement d'avant 1960.
A Berne, le Musée des Beaux-Arts présente la série Cars de la Collection Daimler Benz, série commandée à Andy Warhol par le constructeur automobile, mais qui est restée inachevée par suite du décès de l'artiste. Jusqu'au 29 avril.

* Jean Baudrillard. Art Studio n° 8

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