Zurich et l'art concret: Couple infernal !
Fondation pour l'art constructif et concret

Richard Paul Lohse. Fondation pour l'artconstructif et concret, Zürich.
Le
constructivisme, en la personne de Sol LeWitt, agite les Zurichois au
point de représenter un véritable problème politique.
Devant l'intérêt, ou plutôt la passion du public, toute
la presse alémanique consacre une large place, organise des débats
contradictoires, afin de déterminer Si Sol LeWitt mérite,
par l'intermédiaire de son grand cube qu'un mécène
désire offrir à la ville, l'insigne honneur d'occuper l'infime
partie d'un parc de la ville.
La municipalité
a tranché: ce sera non. La tradition est respectée. Après
le scandale de 1896, qui vit Ferdinand Hodler taxé d'une "
invraisemblable fantaisie tout à fait infantile "lors de la
présentation de sa " Retraite de Marignan" pour le Landesmuseum,
après l'horreur de l'"Eurêka" de Tinguely en 1964
devenu depuis la fierté de la ville, après la destruction
par des vandales en I 948 de la sculpture de Max BilI "Ruban sans
fin", il fallut l'installation d'un modèle factice, une commission
spéciale d'experts internationaux, pour faire comprendre aux fonctionnaires
que Max BilI était un sculpteur exceptionnel, digne de leur ville,
et qu'ils pouvaient accepter, sans crainte, la sculpture de ce Bill offerte
par la Société de Banque Suisse en 1981.
La ligne dure de l'art
constructif a-t-elle sa place dans la ville qui la vit naître vers
1930? Le public s'est clairement prononcé: prés de deux
cents entreprises ont participé de manière importante, plus
de cent particuliers se sont engagés à verser mille francs
pendant cinq ans, d'autres ont offert des oeuvres, permettant à
la " Fondation pour l'art constructif et concret" d'ouvrir ses
portes en mars dernier.
Si l'art concret suisse, fort prisé des intellectuels, représente,
depuis longtemps, une valeur particulièrement sûre du marché
de l'art, il n'en évolue pas moins dans une relative discrétion;
le " nouveau constructivisme ", lui, contient le plus souvent
autant de bluff qu'il fait de bruit et sert actuellement les intérêts
de marchands opportunistes, qui voient en lui un palliatif à l'incertitude
générale dans l'activité artistique.
La Fondation créée
à l'initiative de quelques amateurs d'art et d'artistes, dont Honegger,
fera preuve de rigueur et constituera un lieu permanent ouvert à
des échanges et des confrontations internationales, dans le cadre
du mouvement, né en 1930, à Zurich, et animé par
Fritz Clamer, qui impressionna tant Mondrian, Gottfried Honegger, Camille
Graeser, Verena Loewensberg, Max BilI ou Richard Paul Lohse; tous des
purs et durs de l'art concret, restés fidèles à la
démarche initiale.
Les organisateurs attribuent la paternité de la notion d'art concret
à Theo van Doesburg qui édita, à Paris en 1930, un
an avant sa mort, l'unique numéro d'une petite revue d'art intitulée
"Art Concret" et dans laquelle on trouve ce manifeste exigeant:
" peinture concrète et non abstraite parce que rien n'est
plus concret, plus réel qu'une surface. Est-ce que, sur une toile,
une femme, un arbre, ou une vache sont des éléments concrets?
Non (...) mais à l'état de peinture, ils sont abstraits,
illusoires, vagues, spéculatifs, tandis qu'un plan est un plan,
une ligne est une ligne. "
Le terme semble cependant
plus ancien Si l'on se réfère à un texte de Jean
Arp relatant sa visite à Kandinsky':
" En 1912, je rendis visite à Kandinsky à Munich. Il
me reçut avec une grande bienveillance. C'était l'époque
où l'art abstrait commençait àse transformer en art
concret, c'est-à-dire que, déjà, les peintres d'avant-garde
ne s'installaient plus devant une pomme, une guitare, un homme ou un paysage
pour les convertir ou les résoudre en cercles, triangles et rectangles
colorés, mais au contraire, créaient directement de leur
joie la plus intime, de leur souffrance la plus personnelle, de lignes,
de plans, de formes, de couleurs, des compositions autonomes. Kandinsky
est un des premiers, certainement le premier qui ait entrepris de peindre
de telles images et, comme poète, d'écrire des poèmes
qui leur répondirent. " Suite logique de l'évolution
du même Kandinsky qui devant La Meule de Monet, à Moscou
en 1895, se posait la question: "Le peintre n'a-t-il pas le droit
d'aller plus loin et d'abandonner la nature et l'objet?" Près
d'un siècle plus tard, ces notions suscitent pratiquement autant
d 'incompréhension!
La nouvelle Fondation s'efforcera d'éclairer le public par des
expositions didactiques, qui permettront de mieux connaître et apprécier
la pensée constructiviste; une action qui témoigne de la
vitalité d'un art "socialement responsable depuis cinquante
ans" et dont l'influence est indéniable dans la peinture,
la sculpture, l'architecture, le dessin industriel, la mode ou la publicité.
A peine éloigné du coeur de la ville, le centre occupe 1300
mètres carrés d'une ancienne usine. Si l'extérieur
est des plus banal: un parallélépipède avec entrée
au fond de la cour, les vastes salles intérieures, totalement dépouillées,
blanches et aux lignes sobres s'inscrivent parfaitement dans la ligne
des artistes présentés actuellement: Richard Paul Lohse,
Hansjàrg Clattfelder, Fritz Clamer, Camille Graeser, Léo
Leuppi, Andreas Christen, Stankowski, Hans Aeschbacher, Hans Hinterreiter,
Verena Loewensberg, Cottfried Honegger, Max BilI ainsi qu'une documentation
sur le cube de Sol LeWitt.
De conception nouvelle, le centre veut " reprendre les idées
de base du mouvement constructiviste russe, du " Stijl " ~,
du Bauhaus, pour en développer de nos jours le potentiel pictural
et intégrer sa philosophie, sa logique, sa pensée, à notre environnement, aux objets les plus usuels. "
Si tout se passe bien, la fondation abritera les collections, les expositions,
les donations, la bibliothèque et l'administration. Un futur qui
dépendra de l'engagement et de la générosité
privés. Les citoyens suisses ont refusé dernièrement
une politique culturelle conçue et payée par l'Etat. Ils
ont ainsi reconnu la responsabilité civique de chacun.
Jacques Magnol - L'Impact octobre 1987.
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